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La collision se produisit dans un grand fracas de métal. Vérification faite, la voiture s’était déplacée d’environ six centimètres. Et en unissant leurs forces, ils parvinrent à la rouler un peu plus loin, même en prise. Ish triomphait. « Vous voyez, dit-il, le plus dur est de démarrer ; le reste n’est rien. »

Et il se demanda si ce principe s’appliquait aux hommes aussi bien qu’aux moteurs.

La batterie, bien entendu, était à plat, mais ce n’était plus une difficulté pour Ish. Il commença par ordonner aux garçons de vider toute l’huile et de la remplacer par l’huile contenue dans les bidons scellés en choisissant la plus légère.

Quant à lui, il monta dans une charrette et s’éloigna. Une demi-heure plus tard, il rapportait une batterie. Il la mit en place et tourna la clé de contact, les yeux fixés sur l’aiguille de l’ampèremètre. Elle ne bougea pas. Les fils étaient peut-être coupés.

Il tapota l’ampèremètre et l’aiguille, si longtemps immobilisée, brusquement s’ébranla et oscilla au-dessus de « Décharge ». L’auto ressuscitait.

Il chercha le bouton du démarreur.

« Eh bien, les garçons, dit-il, l’épreuve est concluante… oui, nous savons maintenant ce que cette auto a dans le ventre ! » Mais les garçons se contentèrent de rire bêtement, ignorant l’expression, et Ish en fut pour ses frais de plaisanterie.

Il appuya sur le démarreur. Un grincement lui répondit. Puis le moteur ronfla.

Après quelques tours, sa vitesse augmenta. Parfait !

Le réservoir d’essence était vide, comme d’ailleurs dans toutes les autres voitures. Le bouchon n’était pas étanche ou bien l’essence fuyait par le carburateur ; Ish n’eût pu le dire.

Ils trouvèrent de l’essence dans un bidon et en versèrent vingt litres dans le réservoir. Ish remplaça les bougies. Il amorça le carburateur, non sans fierté de son habileté. Ceci fait, il s’installa devant le volant, mit le contact et appuya sur le démarreur.

Le moteur ronfla, tourna lentement, puis plus vite et, en ronflant, revint à la vie.

Les garçons criaient. Ish, triomphant, appuyait sur la pédale. Il s’enorgueillissait de cette victoire de la civilisation, due au travail consciencieux des ingénieurs et des mécaniciens, créateurs de ce moteur, encore capable de fonctionner après plus de vingt ans d’inaction.

Le moteur cependant s’arrêta net quand il n’y eut plus de gaz d’échappement. Ils l’amorcèrent et le remirent en marche à plusieurs reprises, enfin la vieille pompe amena l’essence du réservoir et le moteur fonctionna sans arrêt. Les pneus représentaient maintenant la plus grande difficulté.

La salle de vente comportait un ensemble de pneus accrochés au mur. Mais les pneus, pendant depuis si longtemps, s’étaient affaissés sous leur propre poids et le caoutchouc gardait l’empreinte de leur support. Ils seraient utilisables pour quelques kilomètres, mais non pour un long trajet. Après un examen attentif, Ish en mit de côté quelques uns qui paraissaient en meilleur état, mais le caoutchouc était dur, fendillé, et donnait l’impression d’être hors service.

À l’aide d’un cric, ils soulevèrent la première roue. Enlever celle-ci ne fut pas une besogne facile, car les écrous étaient déjà rouillés.

Bob et Dick n’étaient pas habitués au maniement des outils et le petit Joey, dans son zèle intempestif, était plutôt une gêne qu’un secours. Même dans l’ancien temps, Ish n’avait jamais démonté un pneu si ce n’est une ou deux fois dans un cas urgent, et il avait perdu le coup de main, en admettant même qu’il l’eût jamais eu. Ils passèrent un temps infini à détacher le premier pneu de la jante. Bob s’écorcha un doigt et Dick s’arracha la moitié d’un ongle. Adapter le pneu « neuf » fut encore plus pénible, tant à cause de leur maladresse que de la raideur du caoutchouc. Enfin, recrus de fatigue et exaspérés, ils en vinrent à bout.

Tandis qu’ils se reposaient, victorieux mais épuisés, Ish entendit Joey qui l’appelait dans le garage.

« Que veux-tu, Joey ? répondit-il non sans impatience.

— Viens voir, papa.

— Oh ! Joey, je suis fatigué », protesta-t-il. Pourtant il se leva et les deux garçons le suivirent d’un pas traînant.

Joey montrait du doigt la roue de secours d’une jeep.

« Regarde, papa, dit-il, pourquoi ne te servirais-tu pas de cette roue ? »

Ish éclata de rire.

« Eh bien, les garçons, dit-il à Dick et à Bob, il faut avouer que nous sommes bien bêtes ! »

Les pneus des roues de secours suspendues depuis des années étaient intacts. Il n’était pas nécessaire de les changer. Il leur suffisait de prendre quatre roues de secours, de les regonfler et de les adapter à leur jeep. Ils s’étaient donné beaucoup de mal pour rien, faute de réflexion.

Et Ish, honteux de sa stupidité, éprouva une étrange joie. La découverte était due à Joey.

L’heure du déjeuner approchait.

Ils s’étaient munis de leurs cuillères et des indispensables ouvre-boîtes. Ils n’avaient plus qu’à entrer dans la première épicerie venue.

Ce magasin, comme les autres, présentait l’image du désordre, de la dévastation et de la ruine. Quel gâchis ! Ce spectacle déprima Ish bien qu’il l’eût déjà contemplé maintes fois. Les garçons, au contraire, y faisaient à peine attention, car ils n’avaient jamais vu une épicerie dans un autre état. Les rats et les souris avaient rongé tous les cartons et le sol était jonché de crottes et de débris. Le papier hygiénique lui-même était en lambeaux, probablement pour leurs nids.

Mais les rongeurs ne pouvaient rien sur le verre et le fer-blanc ; bouteilles et boîtes restaient intactes, et leur propreté surprenait au premier regard par contraste avec la saleté générale. De plus près, on s’apercevait que ce ne l’était pas vraiment. Des excréments couvraient les étagères ; les étiquettes avaient été rongées, la colle ayant sans doute une saveur agréable ; elles avaient perdu leurs couleurs : les tomates, autrefois d’un rouge vif, étaient maintenant d’un jaune terreux et les pêches aux joues roses avaient presque disparu.

Les inscriptions pourtant étaient encore lisibles. Du moins, Ish et Joey en étaient capables ; les autres, bien qu’ils fussent embarrassés par les mots difficiles comme « abricots » et « asperges », devinaient le contenu à l’image et chacun choisissait selon son goût.

Les garçons n’auraient vu aucun inconvénient à prendre leur repas au milieu des détritus. Ish, écœuré, les entraîna au-dehors et ils s’assirent sur le trottoir, au soleil.

Ils ne se donnèrent pas la peine d’allumer un feu et firent un déjeuner froid composé de conserves diverses : haricots, sardines, saumon, pâté de foie, bœuf salé, olives, cacahuètes, asperges. C’était une nourriture riche en protéines et en graisses, pensa Ish, et pauvre en hydrates de carbone, mais les aliments en conserve où figuraient les hydrates de carbone étaient rares et demandaient une préparation, comme la semoule de maïs ou le macaroni. Ils avaient du jus de tomate comme boisson. Des prunes et des ananas au sirop composèrent le dessert.

Le repas fini, ils essuyèrent cuillères et ouvre-boîtes et les remirent dans leurs poches. Quant aux boîtes à demi vides, ils les laissèrent tout simplement sur place. La rue était déjà si encombrée d’immondices qu’un peu plus ou un peu moins avait peu d’importance.

Les garçons, Ish le remarqua avec plaisir, étaient pressés de se remettre au travail. Ils étaient enivrés par cette victoire sur la matière. Ish se sentait fatigué et une nouvelle idée s’ébauchait dans son esprit.

« Dites donc, garçons, Bob et Dick surtout, croyez-vous que vous seriez capables de changer des roues vous-mêmes ?