— Bien sûr, répondit Dick, un peu perplexe.
— Eh bien, Joey est trop petit pour vous aider et moi je suis fatigué. Nous sommes tout près de la bibliothèque municipale. Joey pourrait m’accompagner. Tu veux venir, Joey ? »
Joey, enchanté par cette idée, était déjà debout. Les autres ne demandaient qu’à retourner à leurs pneus.
Ish se dirigea vers la bibliothèque ; Joey, impatient, courait devant. Que c’était bête de ne jamais avoir conduit Joey là-bas, songea le père. Mais il n’avait pas prévu que le développement intellectuel de l’enfant serait aussi rapide.
Désireux de faire une réserve de la grande bibliothèque universitaire pour plus tard, Ish s’approvisionnait en livres à la bibliothèque municipale et depuis des années il avait fait sauter les serrures de l’entrée principale. Il poussa la lourde porte et entra fièrement, avec son cadet.
Ils pénétrèrent dans la grande salle de lecture et parcoururent les rayons au hasard. Joey ne disait rien, mais ses yeux, avidement, au passage dévoraient les titres. Ils s’éloignèrent des rayons de livres et restèrent à l’entrée du hall principal. Ish rompit le silence.
« Qu’en penses-tu ?
— Ce sont tous les livres du monde ?
— Oh ! non, quelques-uns à peine.
— Je peux les lire ?
— Oui, tu peux lire tous ceux que tu voudras. Rapporte-les toujours et remets-les en place afin qu’ils ne soient pas perdus et éparpillés.
— Qu’y a-t-il dans les livres ?
— Oh ! un peu de tout. Si tu les lisais tous, tu saurais beaucoup de choses.
— Je les lirai tous. »
Une ombre ternit brusquement le bonheur d’Ish.
« Oh ! non, Joey, ce serait impossible. Il y a des livres ennuyeux, stupides, même mauvais. Mais je t’aiderai à choisir les bons. Maintenant il faut partir. »
Il était pressé d’entraîner Joey au-dehors. La vue de tant de volumes était une émotion trop forte pour le fragile petit garçon. Ish se félicitait de ne l’avoir pas conduit à la bibliothèque universitaire. Ce serait pour plus tard.
Ils reprirent la direction du garage ; cette fois Joey ne courait pas en avant, il marchait près de son père et réfléchissait. Enfin il se décida à parler :
« Papa, comment s’appellent ces choses qui sont fixées au plafond de toutes nos pièces – ces boules blanches et brillantes ? Tu as dit un jour qu’elles donnaient de la lumière.
— Ce sont des ampoules électriques.
— Si je lisais les livres, je pourrais de nouveau leur faire donner de la lumière ? »
Enivré de joie, Ish eut un frisson de crainte. N’était-ce pas aller trop vite ?
« Je ne sais pas, Joey, dit-il d’un ton qu’il s’efforçait de rendre indifférent. Peut-être réussirais-tu, ce n’est pas sûr. Les choses de ce genre demandent du temps et le travail de plusieurs personnes. Il ne faut pas se presser. »
Ils continuèrent leur route en silence. Fier et heureux de ce fils qui éprouvait ses propres désirs, Ish s’effrayait pourtant. Joey allait trop vite. L’intelligence ne doit pas devancer les ans. Joey avait besoin de force physique et d’équilibre moral. Il irait loin !
Un hoquet le tira de sa rêverie ; le petit garçon vomissait sur un tas de détritus.
« Ce déjeuner ! pensa Ish avec remords. Je l’ai laissé manger trop de ces mixtures. Il a l’estomac délicat. » Puis il comprit que l’émotion plus encore que le déjeuner était la cause de cette indigestion.
Bientôt Joey se sentit mieux et, de retour au garage, tous deux constatèrent que les garçons avaient changé les roues et regonflé les pneus. Ish éprouva un regain d’intérêt pour l’auto et l’expédition projetée.
Il s’assit dans la voiture et mit à nouveau le moteur en marche ; il le fit tourner amoureusement et l’emballa à vide pour qu’il chauffe. Tout allait bien ; les pneus tenaient, tout au moins, pour le moment. Restaient l’embrayage, la transmission, la boîte de direction, les freins et tous ces organes mystérieux et essentiels, cachés sous le capot d’une automobile et dont il ne connaissait même pas le nom. Bob et Dick avaient rempli le radiateur, mais la circulation d’eau pouvait être obstruée et cela suffirait à immobiliser la voiture. Ah ! voilà qu’il recommençait à se tracasser…
« Ça va, dit-il. Allons-y. »
Le moteur ronronnait consciencieusement. Il débraya et mit en première. Puis il pressa sur le démarreur et l’auto fit une embardée comme si sa longue inaction l’avait ankylosée. Comme si les petites billes de roulement en acier ou les pneus s’étaient figés à force de rester sur place. Cependant la voiture avançait et obéissait à Ish. Il freina et elle s’arrêta ; elle s’était déplacée de deux mètres à peine. Mais elle avait roulé et, chose aussi importante, elle s’était arrêtée.
La joie d’Ish se transforma en exaltation. Ce n’était pas un rêve ! Si en un seul jour un homme et trois jeunes garçons avaient redonné la vie à une jeep, que ne pourrait accomplir la Tribu entière en quelques années ?
Les garçons rendirent la liberté à un attelage de chiens. Ils accrochèrent la charrette à une autre. Puis Dick prit la tête d’un équipage et Bob celle du second. Ish, Joey à ses côtés, démarra fièrement.
Les rues étaient jonchées des plâtras des maisons qui s’écroulaient et que le vent avait recouverts de feuilles et de poussière ; après les pluies hivernales, verdis par une herbe drue, les décombres avaient pris l’aspect de talus et de monticules, parfois même surmontés de buissons touffus. Ish faisait des détours pour trouver un passage dans les rues obstruées. Il atteignait la maison quand il heurta une brique et un éclatement lui apprit que le pneu arrière gauche se dégonflait. Il termina le trajet tant bien que mal avec un pneu à plat, conduisant lentement, mais il arriva un peu avant les deux charrettes. En dépit de sa mésaventure, c’était un succès.
Il arrêta la jeep devant sa demeure et se rejeta en arrière, triomphant. Il avait atteint son but ! Puis il appuya sur le klaxon et, après tant d’années de silence, un retentissant "Tut tut tut" lui répondit.
Il s’attendait à voir petits et grands accourir de tous côtés, au bruit non familier, mais personne ne parut. Seul un concert d’aboiements salua son arrivée. Les chiens des attelages qui atteignaient le sommet de la colline se joignirent au chœur.
Ish sentit le cœur lui manquer. Une fois, bien des années auparavant, il était arrivé dans une ville étrangement vide et ses appels étaient restés sans réponse. Il imagina que quelque chose était arrivé dans ce fragile univers composé d’une trentaine d’êtres sans défense. Mais son affolement ne dura que quelques instants.
Mary, son bébé dans les bras, sortait sans hâte de sa maison au bas de la rue et agitait la main. « Ils sont tous allés à la course de taureaux », cria-t-elle.
Les garçons aussitôt ne pensèrent plus qu’au jeu. Ils détachèrent les chiens et s’en allèrent sans même demander la permission à Ish. Joey, remis de son indigestion, les suivit en courant. Ish se sentit brusquement seul et abandonné ; sa victoire lui laissait un goût amer dans la bouche. Seule Mary vint admirer l’auto. Elle la contempla, muette, les yeux écarquillés, aussi ébahie que son bébé.
Ish descendit de voiture et s’étira. Il avait besoin de dérouiller ses longues jambes, et son rein malade était endolori par les cahots.
« Eh bien, dit-il avec quelque fierté dans la voix, qu’en penses-tu, Mary ? » Mary était sa fille, mais elle ne ressemblait pas à ses parents et il déplorait sa stupidité.
« C’est bien », répondit-elle sans enthousiasme.
Ish sentit qu’il valait mieux ne pas poursuivre le sujet.