« Où est la corrida ? demanda-t-il.
— Près du grand chêne. »
Des clameurs lointaines s’élevaient. Quelqu’un, sans doute, avait esquivé une attaque du taureau.
« Eh bien, je m’en vais admirer le sport national », déclara-t-il, sûr que son ironie était en pure perte.
« Oui », dit Mary et, chargée de son bébé, elle retourna dans sa maison.
Ish descendit la colline et traversa un terrain vague qui autrefois avait été la cour d’une maison. « Le sport national ! » Son arrivée triomphale avait été un fiasco et il en gardait quelque amertume. Un autre cri lui apprit qu’un des toreros improvisés avait échappé de justesse aux cornes du taureau.
Le jeu était dangereux, mais personne n’avait jamais été tué ou même gravement blessé. Ish le désapprouvait, mais il ne se croyait pas le droit de l’interdire. Les garçons avaient de l’énergie à dépenser et peut-être éprouvaient-ils le besoin du danger. Leur existence était peut-être trop calme et trop monotone. Comment – l’image de Mary se présenta de nouveau à son esprit – ne pas devenir passif et obtus dans ces conditions ? Les enfants traversaient les rues sans crainte des automobiles, une douzaine d’autres périls de la vie quotidienne, autrefois, par exemple le rhume de cerveau, sans parler des bombes atomiques, avaient disparu. Bien entendu, ces gens qui vivaient en plein air et maniaient haches et couteaux connaissaient les entorses, les coupures et les meurtrissures. Une fois aussi Molly s’était brûlé les mains et un bébé de trois ans était tombé à l’eau et avait bien failli se noyer.
Il atteignit le rebord d’un petit plateau à flanc de colline, bien nivelé près du rocher qui servait de calendrier. C’était autrefois un parc. Le taureau était au centre d’une pelouse à peine digne de ce nom. L’herbe, haute de trente centimètres, n’avait pour jardiniers que les vaches et les élans qui la broutaient.
Harry, le fils de Molly, qui avait quinze ans, excitait le taureau et Walt jouait le rôle de demi-arrière, terme sportif qui avait survécu à l’ancien temps. Ish n’était pas très expert, mais, au premier regard, il reconnut que le taureau n’était pas dangereux. C’était un hereford de race presque pure, roux, avec des taches blanches sur le front. Mais il témoignait des effets cumulatifs de ses ancêtres qui, depuis vingt ans et plus, vivaient en liberté, sans étable ni fourrage, survivant comme ils pouvaient. Ils étaient maintenant plus hauts sur pattes, plus minces ; leurs cornes s’étaient allongées. À ce moment, le jeu languissait un peu, le taureau fatigué restait indécis, et Harry le provoquait sans succès.
Au bord de la clairière, sous les arbres, les spectateurs étaient assis – la Tribu presque au complet, y compris Jeanie et son bébé. Les arbres les protégeaient du taureau s’il décidait de quitter la pelouse. En cas de besoin, les chiens seraient lâchés, et Jack tenait un fusil sur ses genoux.
Brusquement le taureau revint à la vie et, lourdement, fonça avec assez de force pour renverser vingt garçons. Mais Harry fit un bond de côté et l’animal s’arrêta, déconcerté.
Une fillette – la Betty de Jean – quitta brusquement le groupe et cria que c’était son tour. Elle ressemblait à une petite sauvage avec son beau petit visage, les jupes relevées très haut sur les cuisses, ses longues jambes hâlées brillant au soleil. Harry céda sa place à sa demi-sœur. Le taureau était fatigué et sans danger pour une fille. Betty, aidée par Walt, provoqua quelques charges qu’elle n’eut pas de peine à esquiver. Et soudain un petit garçon cria de toutes ses forces : « C’est à moi maintenant ! »
C’était Joey. Ish fronça les sourcils, mais il savait qu’il n’aurait pas à exercer son autorité. Joey n’avait que neuf ans et son âge, selon les règles du jeu, l’écartait de la corrida même comme demi-arrière. Ses aînés intervinrent sans brusquerie, mais avec fermeté.
« Joey, déclara Bob avec toute l’autorité de ses seize ans, tu n’es pas assez grand. Attends encore deux ans.
— Je suis aussi habile que Walt », protesta Joey.
À ces paroles, Ish devina que l’enfant s’exerçait en secret, cherchait un taureau de mine assez débonnaire, peut-être avec l’aide de Josey, sa sœur jumelle, qui était son esclave dévouée. Ish eut un frisson à l’idée qu’un accident pourrait arriver à Joey – à Joey surtout. Après quelques récriminations, Joey céda.
Le taureau, gras et poussif, en avait assez du combat. Il se contentait de gratter la terre, tandis que Betty faisait de grandes cabrioles autour de lui, allant jusqu’à le frôler. Mais la corrida était terminée et les spectateurs commencèrent à se disperser. Les garçons rappelèrent Betty et Walt. Le taureau, à son grand soulagement sans doute, resta seul au centre de la pelouse.
Au retour, Ish s’en alla inspecter le travail de la journée. À peine le puits était-il plus profond d’une dizaine de centimètres. Les pelles et les pioches gisaient autour. L’indolence de la communauté et l’attraction de la corrida avaient eu raison des bonnes intentions. Ish contempla le trou avec mécontentement.
Cependant une quantité suffisante d’eau de source avait été apportée pour parer aux besoins immédiats. Au dîner, le rôti de veau était tendre à souhait ; ce qui manquait pour que ce fût un excellent repas était que le Napa Gamay, vieux d’un quart de siècle à en croire l’étiquette, avait tourné au vinaigre dans sa bouteille.
CHAPITRE IV
Ish décréta que les garçons partiraient quatre jours plus tard. C’était une autre différence avec l’ancien temps. Jadis tout était si compliqué qu’un grand voyage devait être préparé longtemps à l’avance ; maintenant l’acte suivait la décision. D’ailleurs la saison était favorable et les délais risqueraient de refroidir l’enthousiasme pour cette expédition.
En attendant le départ, il tint les garçons au travail. Il leur apprit à conduire. Il retourna avec eux au garage et prit quelques pièces détachées, telles qu’une pompe et des bobines, et selon ce qu’il savait lui-même il les exerça à exécuter quelques réparations sommaires.
« En cas de difficulté, conseilla-t-il, le mieux serait de vous arrêter dans un garage et de mettre une autre voiture en marche ; comme nous l’avons déjà fait. Ce serait plus facile que de tenter de réparer celle-là. »
Ce fut avec un indicible plaisir qu’il établit l’itinéraire. Dans les postes d’essence, il trouva des cartes routières, jaunies et à moitié effacées. Il les étudia attentivement et, aidé par ses connaissances géographiques, essaya d’imaginer les transformations que les inondations, les tempêtes et la rapide croissance des arbres avaient fait subir aux routes.
« Allez d’abord au sud, vers Los Angeles, conclut-il. C’était un grand centre de population dans l’ancien temps. Vous y trouverez sûrement des survivants, peut-être même une communauté. »
Son regard vit sur la carte les lignes rouges bien connues qui mènent à Los Angeles.
« Essayez d’abord la route 99, dit-il. Vous pourrez probablement passer. Si elle est bloquée dans les montagnes, tournez vers Bakersfield, prenez la 466 et franchissez le col de Tehachapi. »
Il s’interrompit ; sa gorge se serrait et des larmes lui montaient aux yeux. La nostalgie l’étreignait. Ces noms évoquaient tant de souvenirs ! Burbank, Hollywood, Pasadena… jadis villes vivantes et prospères. Il les avait connues. Maintenant les coyotes poursuivaient les lapins dans les parcs dévastés par la sécheresse et dans les cours. Cependant leurs noms se détachaient encore en grosses lettres noires sur les cartes.
Il réprima son émotion, car les deux garçons le regardaient.