« Parfait, dit-il vivement. De Los Angeles, ou de Barstow si vous ne pouvez arriver à Los Angeles, prenez la 66. C’est par là que je suis passé. Le désert sera facile à traverser. Faites des provisions d’eau. Si le pont du Colorado existe encore, c’est très bien. Sinon, tournez au nord et essayez la route qui traverse la digue de Boulder. Certainement elle est encore intacte. »
Il leur apprit à se servir des cartes au cas où ils seraient obligés de changer leur itinéraire. Mais avec la jeep ils n’auraient sans doute qu’à déplacer de temps en temps un arbre abattu ou à manier la pioche et la pelle une heure ou deux pour tracer un passage à travers un éboulement. Après tout, en vingt et un ans, les grandes routes n’avaient pas été complètement bloquées.
« Vous aurez peut-être des difficultés en Arizona, reprit-il. Dans les montagnes, mais…
— L’Arizona, qu’est-ce que c’est que ça ? »
C’était Bob qui posait cette question assez naturelle. Ish fut pris de court. Qu’était l’Arizona autrefois ? Un territoire, une entité, une abstraction ? Comment expliquer en quelques mots ce qu’était « un État » ? Encore moins expliquer ce qu’était à présent l’Arizona.
« Oh ! dit-il enfin, l’Arizona était le nom de la région là-bas de l’autre côté du fleuve. » Puis il eut une inspiration. « Voyez sur la carte, c’est ce territoire cerné d’une ligne jaune.
— Oui, dit Bob. Les gens l’avaient, sans doute, entouré d’une clôture ?
— J’en doute fort.
— C’est vrai. Ils n’avaient pas besoin de clôture puisque le fleuve était là. »
« Inutile d’insister, pensa Ish. Il se représente l’Arizona comme une espèce de grand jardin clôturé. »
Il s’abstint désormais de faire allusion aux États et se borna à mentionner les villes. Une ville, aux yeux des garçons, c’était un enchevêtrement de rues sales bordées de maisons en ruine. Ils vivaient dans une cité et pouvaient en imaginer d’autres, habitées par de petits groupes semblables à la Tribu.
L’itinéraire d’Ish passait par Denver, Omaha, Chicago ; il voulait savoir ce qu’étaient devenus ces grands centres. À ce moment-là ce serait le printemps. Il leur conseillait ensuite de se diriger vers Washington et New York par la route la plus praticable.
« L’autoroute à péage de Pennsylvanie sera la meilleure voie pour franchir les montagnes. Il serait difficile d’obstruer une route à quatre voies et les passages souterrains seront sûrement ouverts. »
Pour le retour, il leur laissait le choix ; à ce moment, ils connaîtraient l’état des chemins. Il leur conseillait cependant de pousser très loin vers le sud ; c’était là près du littoral que se seraient réfugiés les gens pour fuir les hivers rigoureux.
Tous les jours ils faisaient une promenade en jeep, et après un certain nombre d’éclatements, ils trouvèrent des pneus qui paraissaient susceptibles de supporter un long trajet.
Le quatrième jour, ils partirent, la jeep remplie d’une batterie supplémentaire, de pneus et d’autres pièces détachées ; les garçons étaient fous de joie ; les mères, à l’idée de la longue séparation, ne pouvaient retenir leurs larmes ; Ish mourait d’envie de partir.
Les frontières étaient des lignes de démarcation aussi dures, aussi inflexibles que les clôtures. Elles aussi étaient l’œuvre de l’homme, des abstractions dominant la réalité. Vous traversiez une de ces limites et la surface de la route changeait. Une vibration vous apprenait que vous aviez quitté le Delaware et sa douceur pour le Maryland, et les pneus, immédiatement faisaient un bruit différent. « Frontière de l’État », indiquait le poteau. « Entrée du Nebraska. Vitesse maximum 90 kilomètres. » Ainsi les règlements eux-mêmes changeaient en même temps que le bruit sec et on appuyait plus fort sur le champignon.
Des deux côtés d’une frontière nationale, agités par les mêmes vents, flottaient des drapeaux de couleurs différentes. Vous vous soumettiez aux formalités de la douane et du service de l’immigration et vous étiez brusquement un étranger, un inconnu. « Tiens, disiez-vous, ce policier n’a pas le même uniforme. » Vous changiez vos devises, et les timbres que vous colliez sur les cartes postales portaient de nouvelles effigies. « Mieux vaut conduire prudemment, disiez-vous. Pas d’ennuis avec la police. » Drôle d’histoire ! Vous franchissiez une ligne invisible et vous deveniez un individu bizarre – un étranger !
Mais les frontières disparaissaient plus rapidement que les clôtures. Il n’est pas besoin de rouille pour ronger les lignes imaginaires. C’en est fait de ces changements brusques et déconcertants et peut-être est-ce mieux ainsi. On dira, comme au commencement : « À l’endroit où les chênes disparaissent pour faire place aux pins. « On dira : « Là-bas… je ne sais pas exactement où, dans les collines où le sol est aride et où ton voit les premières touffes de sauge. »
Après le départ des garçons commença une longue période calme et sans incidents qui rappelait l’année du Bonheur. Les jours succédaient aux jours et les semaines aux semaines, paisiblement. Les pluies se prolongèrent – violentes averses et belles éclaircies – qui permettaient d’admirer au loin les majestueux pylônes du Golden Gate se profilant sur le ciel bleu avec la netteté d’une eau-forte.
Le matin, Ish réussissait presque toujours à rassembler assez d’ouvriers pour avancer les travaux du puits. D’abord ils heurtèrent le rocher avant de trouver l’eau, car, sur la pente de la colline, la couche de terre était peu profonde. Leur seconde tentative fut plus heureuse et ils tombèrent sur une veine d’eau. Ils étayèrent le puits avec des planches, le couvrirent et installèrent une pompe à main. Déjà, pourtant, ils s’étaient accoutumés aux lieux d’aisance et jugeaient inutile de se donner tant de peine pour faire fonctionner les chasses d’eau. Ils préférèrent y renoncer.
La pêche était excellente à présent, et les autres activités semblèrent prendre, pour chacun, la seconde place.
Le soir ils se réunissaient souvent pour chanter des chansons qu’Ish accompagnait à l’accordéon. Il leur proposa d’organiser une chorale. Les belles voix ne manquaient pas en plus de la basse sonore du vieux George ; mais la théorie du moindre effort l’emporta.
Décidément la musique ne leur disait rien ; ce n’était pas la première fois qu’Ish arrivait à cette conclusion. Quelques années plus tôt, il avait essayé de mettre des disques de symphonies sur le phonographe. Bien sûr l’écoute n’était pas très bonne mais on pouvait suivre les thèmes. Les enfants restèrent indifférents. Parfois, touchés par la mélodie, ils abandonnaient leurs jeux ou leur sculpture et écoutaient avec plaisir, mais quand cela devenait plus difficile ils ne tardaient pas à retourner à leurs occupations. Que demander à des gens si ordinaires et à leur progéniture ? Ils étaient tout de même un peu au-dessus de la moyenne, corrigeait-il, mais ils n’avaient pas le goût de la musique. Dans l’ancien temps, un Américain sur cent appréciait réellement Beethoven, et c’étaient sans doute ceux-là, les plus compliqués et les plus riches intérieurement, qui avaient dû être, tout comme les chiens de race, les moins aptes à survivre au traumatisme du Grand Désastre.
À titre d’expérience, il essaya aussi des disques de jazz. Aux accents retentissants du saxophone, les enfants de nouveau délaissèrent leurs jeux, mais leur intérêt fut de courte durée. Le jazz hot ! Avec ses rythmes endiablés et savants, il s’adressait non pas aux esprits simples et primitifs, mais à des oreilles exercées. Autant demander aux enfants d’admirer Picasso ou Joyce.