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En réalité – et c’était somme toute assez encourageant – les jeunes détestaient le phonographe ; ils préféraient chanter eux-mêmes. C’était bon signe, jugeait Ish ; ils préféraient être acteurs que spectateurs.

Jamais cependant ils n’essayaient de composer un air ou quelques vers. Ish, de temps en temps, inspiré par quelque événement marquant, se lançait dans une strophe, mais il manquait de génie poétique et ses tentatives, contraires aux usages, se heurtaient à une résistance inconsciente.

Ils chantaient donc à l’unisson sur le fond sonore de l’accordéon, et suivant des accords banals. Leur choix se portait sur les airs les plus simples. Les mots n’avaient aucune importance. Ils chantaient : « Qui me ramènera dans ma Virginie », ignorant tout de la Virginie et de celui qui en avait la nostalgie. Ils chantaient : « Alléluia, oh je suis un misérable », sans savoir ce que c’était. Ils chantaient la complainte de Barbara Allen, bien qu’aucun d’eux n’eût souffert d’un amour malheureux.

Constamment la pensée d’Ish suivait les deux jeunes dans la jeep. Les enfants réclamaient « Ma maison dans la plaine ». De la main gauche il pressait les boutons et sa gorge se serrait. Tout son cœur allait vers Dick et Bob qui peut-être au même moment erraient dans les plaines lointaines.

Tout en jouant machinalement, il se demandait : « Où les cerfs et les antilopes prennent-ils leurs ébats ? Vaches et taureaux y sont-ils ? Les buffles sont-ils revenus ? »

Le plus souvent cependant le souvenir des garçons le hantait dans les ténèbres de la nuit ; un rêve suscité par son anxiété le réveillait en sursaut et il passait des heures à ruminer ses inquiétudes.

Comment avait-il pu les laisser partir ? Il imaginait des inondations et des orages. Et l’auto ! Quelle folie de confier une jeep à de si jeunes garçons ! Certes ils ne risquaient rien d’une autre voiture, mais ils pourraient déraper. Les routes étaient mauvaises, les risques nombreux.

Et les pumas, les ours, les taureaux furieux ? Les taureaux surtout qui, jadis, avaient assez connu les hommes pour les mépriser.

L’auto plus vraisemblablement aurait une panne. Et ils se trouveraient perdus à des centaines et même des milliers de kilomètres de tout secours !

Non, le plus grand danger, c’étaient les hommes ! Cette pensée faisait frissonner Ish. Quels hommes se trouveraient sur la route des garçons ? Quelles sociétés à l’esprit faussé et détraqué par les étranges circonstances, libérées du frein des traditions ? Ce pouvait être des communautés universellement hostiles et meurtrières envers les étrangers. De barbares rites religieux les gouvernaient peut-être : sacrifices humains, cannibalisme ! Peut-être, comme dans l’Odyssée, les deux adolescents rencontreraient-ils des mangeurs de lotus, des sirènes, des Lestrygons détestables.

Sa Tribu, accrochée au flanc de la colline, était lourde, terne, dépourvue de génie créateur, mais elle avait conservé le respect des convenances. Rien ne garantissait que les autres en avaient fait autant.

Mais à la lumière du matin ces cauchemars s’évanouissaient. Ish se représentait alors les deux garçons heureux, enthousiasmés par de nouveaux paysages, peut-être de nouveaux amis. En cas de panne, s’ils ne trouvaient pas d’autre voiture, ils reviendraient à pied par le même chemin. Les vivres ne leur manqueraient pas. À raison de trente kilomètres par jour – au moins cent cinquante par semaine – même s’ils avaient à accomplir un trajet de quinze cents kilomètres, ils seraient de retour avant l’automne. Et si l’auto tenait bon, on les revenait bien avant. À cette pensée, Ish avait peine à réprimer son émotion. Que de nouvelles ils rapporteraient.

Les semaines s’écoulaient ; la saison des pluies s’achevait. L’herbe sur les collines perdait sa fraîcheur et son éclat ; elle germait et jaunissait. Le matin les lourds nuages d’été étaient si bas que les pylônes des ponts les atteignaient quelquefois.

CHAPITRE V

Avec le temps, les pensées et les rêves d’Ish disparurent. L’absence prolongée des voyageurs indiquait qu’ils étaient allés très loin. S’ils avaient traversé tout le continent, leur retour tarderait encore et se tourmenter ne l’avancerait pas. D’autres pensées, d’autres soucis, occupaient son esprit.

Il avait réorganisé l’école ; c’était pour lui un devoir impérieux d’apprendre aux enfants à lire, à écrire, à compter, afin de préserver dans la Tribu les connaissances rudimentaires de la civilisation. Loin de lui en être reconnaissants, les écoliers s’agitaient sur leurs chaises et tournaient des yeux impatients vers les fenêtres. Ish savait qu’ils ne pensaient qu’à grimper sur la colline, à jouer à la corrida, à pêcher. Il s’efforça de susciter leur intérêt et essaya différentes méthodes d’éducation avancée, comme on disait autrefois.

La sculpture sur bois, le principal art que pratiquât la Tribu, était un héritage du vieux George. Aussi stupide qu’il fût, George, à son insu, avait transmis aux enfants son amour pour l’ébénisterie. Ish ne pouvait se targuer d’aucune habileté de ce genre.

Qu’importait l’origine ! Ish, en tant que professeur songea à utiliser cet engouement pour une stimulation intellectuelle.

Il donna aux enfants quelques principes de géométrie et leur apprit à se servir de compas et de règles pour tracer des dessins sur le bois.

Ils mordirent à l’hameçon, s’enthousiasmèrent pour les cercles, les triangles et les hexagones ; bientôt ils sculptaient des figures géométriques. Ish, lui-même, se passionna pour ce travail fascinant et fit voler sous son couteau l’écorce d’une grosse branche de pin vieille d’un quart de siècle. Mais les premiers dessins géométriques exécutés, les enfants s’en désintéressèrent. Promener la lame du couteau le long d’une règle d’acier pour obtenir une ligne droite, c’était facile et sans intérêt. Suivre le contour d’un cercle devenait un peu plus méritoire, mais on se lassait vite de ce travail machinal et monotone. Une fois terminées, les sculptures, Ish lui-même dut le reconnaître, ressemblaient à de mauvaises imitations des ornements exécutés autrefois à la machine.

Les enfants, par choix, retournèrent à la fantaisie et à l’improvisation. C’était plus amusant et finalement plus artistique.

Le plus habile sculpteur était Walt, qui ânonnait lamentablement en lisant. D’une main sûre, il gravait une frise d’animaux sur la face lisse d’une planche, sans points de repère et sans principes géométriques. Si ses trois vaches ne remplissaient pas tout l’espace dont il disposait, il ajoutait tout simplement un veau pour combler le vide laissé. Et cependant l’œuvre achevée était parfaite d’équilibre. Il travaillait en bas relief ou en demi-bosse ou même en ronde bosse. Les enfants lui vouaient une grande admiration.

Ish avait donc échoué dans son plan si bien élaboré et de nouveau il restait avec son benjamin. Joey n’avait aucun don pour la sculpture, mais il était le seul à s’enthousiasmer pour les éternelles vérités des lignes et des angles qui avaient survécu même au Grand Désastre. Un jour Ish le surprit à découper dans du papier des triangles de diverses formes, puis il recoupait les sommets des triangles et les plaçait côte à côte pour former une ligne droite.

« Cela réussit ? demanda Ish.

— Oui, tu as dit que cela réussissait toujours.

— Alors pourquoi essaies-tu ? »

Joey demeura muet, mais Ish lisait suffisamment dans son esprit pour savoir que Joey rendait ainsi une sorte d’hommage à la vérité universelle et immuable. C’était un défi adressé au hasard et au changement : « Et ça, nous allons voir si tu peux le modifier ! » Et chaque fois que ces puissances obscures s’avouaient vaincues, l’intelligence remportait une nouvelle victoire.