Joey se leva. Il se dirigea vers la cheminée. Tous les enfants le suivirent des yeux. Un silence de mort planait dans la pièce. Joey s’arrêta devant la cheminée, tendit la main et saisit le marteau. Un cri échappa à une toute petite fille.
Dans le silence qui suivit, Joey revint et tendit le marteau à son père, puis il reprit sa place.
Personne n’avait prononcé un mot et les enfants regardaient Joey. Celui-ci s’assit et Ish rompit le silence en cassant une noix avec le marteau. À ce bruit, l’anxiété, quelle que fût sa cause, se dissipa.
À midi seulement, quand il eut congédié ses élèves, Ish put réfléchir à cet incident et, avec un sursaut, conclut que c’était là un exemple de superstition pure. Ce marteau, pour les enfants, était un symbole mystérieux et mystique du lointain passé ! On ne l’employait que dans les grandes occasions et le reste du temps il trônait sur la cheminée. En général, personne, sauf Ish, ne le touchait. Bob lui-même, Ish s’en souvenait maintenant, ne l’avait saisi qu’à contrecœur le jour où ils étaient allés à la recherche de la jeep. C’était aux yeux des enfants un emblème de toute-puissance ; – dangereux pour qui y portait la main. D’abord peut-être simple plaisanterie, cette idée avait été prise au sérieux au bout de quelques années. Et de nouveau Ish comprit que Joey se distinguait des autres. Joey n’était peut-être pas absolument sûr que le marteau d’Ish ressemblât à tous les autres marteaux. Mais sa superstition, peut-être, atteignait un niveau plus élevé et l’assurait qu’il partageait quelque chose avec son père – ne lisait-il pas comme lui ? – et que, fils du grand prêtre, enfant élu, il pouvait toucher ce qui foudroierait les autres. Il était même capable d’avoir encouragé les craintes de ses petits amis pour se donner de l’importance, Ce serait chose aisée, pensa Ish, de vaincre cette superstition.
Dès le début de l’après-midi, sa certitude faisait place au doute. Devant la maison, des enfants jouaient sur le trottoir ; ils sautaient d’un pavé à l’autre en chantant à tue-tête la vieille chanson :
Ish l’avait entendue souvent dans l’ancien temps. Ces mots n’avaient aucun sens, juste une petite berceuse de nourrice. Et les enfants eux-mêmes ne tardaient pas à en rire. Mais maintenant n’y verrait-on pas une formule magique ? Leur petite société avait perdu ses traditions et ne lisait pas les livres où elle aurait pu les retrouver.
Assis dans son grand fauteuil du salon, il entendait les enfants qui jouaient dehors et chantaient leur rengaine. La fumée de sa cigarette montait en volutes vers le plafond et il se rappelait d’autres exemples troublants de superstition. Ezra avait toujours dans sa poche un penny à l’effigie de la reine Victoria, que sans doute les enfants considéraient avec autant de respect que le marteau. Molly, à chaque occasion, touchait du bois ; Ish se rappela non sans inquiétude que les enfants l’imitaient. Apprendraient-ils que ce n’était qu’un geste rassurant qui n’avait pas de signification réelle ?
Oui, conclut-il à contrecœur, cette question était extrêmement sérieuse. Dans l’ancien temps, la mystique des enfants d’une famille ou d’un groupe de familles était momentanée, mais le contact avec d’autres individus quand ils grandissaient permettaient les comparaisons. De plus, les traditions étaient innombrables – le christianisme, la civilisation occidentale, le folklore indo-européen, la culture anglo-américaine apportaient chacun leur contribution à la masse commune – et que ce fût un mal ou un bien, nul ne pouvait se soustraire à cette terrible force. Beaucoup de traditions avaient été perdues. Sept survivants – Evie ne comptait pas – n’avaient pu sauver tout cela et le transmettre. Et pendant longtemps, la Tribu s’était composée de parents et de bébés, sans générations intermédiaires. C’étaient les pères et les mères et non des camarades plus âgés qui avaient enseigné les jeux aux adolescents d’aujourd’hui. La Tribu était donc malléable à un degré inouï. C’était un avantage, mais aussi une responsabilité et un danger.
Ce serait un danger – et cette idée le fit frémir – si une force mauvaise, un démagogue, par exemple, accomplissait son œuvre.
Évidemment, il se le rappela avec une grimace, il n’avait pas trouvé les enfants très souples en ce qui concernait la lecture. Mais une autre force – celle du milieu – contrecarrait déjà ses efforts.
Quant à la superstition, elle venait peut-être remplacer la religion absente. Ces jeunes esprits avaient peut-être un besoin instinctif de surnaturel et aussi, sans doute, le désir inconscient de trouver une explication à l’origine de la vie même.
Quelques années auparavant, ils avaient organisé des offices religieux qui bientôt leur parurent dénués de sens. Peut-être avaient-ils eu tort d’y renoncer ?
Plus clairement que jamais, Ish comprenait qu’il pouvait être le fondateur d’une religion. Sa parole faisait loi auprès des enfants. Avec un peu d’insistance, il graverait ce qu’il voudrait dans l’esprit de ses élèves. Il pouvait leur dire que Dieu avait créé le monde en six jours. Ils le croiraient. Il pouvait déclarer, conformément à la vieille légende indienne, que le monde est l’œuvre d’un vieux coyote humain. Ils le croiraient.
Mais en toute sincérité, qu’enseignerait-il ? Une des théories exposées jadis par son professeur du cosmogonie ? Ils l’accepteraient aussi bien, quoique leur difficulté ne permît pas tout à fait d’être aussi attractives que les précédentes hypothèses.
En réalité, n’importe quel système pouvait donner naissance à une religion. De nouveau, comme vingt ans plus tôt, cette idée le révolta, car la sincérité de son scepticisme lui tenait à cœur.
« Mieux vaut, pensa-t-il tout haut en se remémorant un passage d’une de ses lectures, n’avoir aucune opinion de Dieu que de s’en faire une indigne de lui. »
Il alluma une autre cigarette et s’enfonça dans son fauteuil… Cependant c’était une lacune. Si on ne la comblait pas, dans trois ou quatre générations, ses descendants peut-être procéderaient à des incantations, obéiraient servilement à des sorciers, pratiqueraient les rites de l’anthropophagie. L’envoûtement, le chamanisme, les tabous reviendraient parmi eux.
Un remords le fit tressaillir. Oui, déjà la Tribu avait ses tabous et, sans le vouloir, il en était l’instigateur.
Le cas d’Evie, par exemple. Il l’avait discuté depuis longtemps avec Em et Ezra. Les petits attardés auxquels Evie pourrait donner le jour seraient un souci et un boulet pour la Tribu. Et par leurs soins, elle était devenue une intouchable aux yeux des garçons. Evie, avec ses cheveux blonds et ses grands yeux bleus effarés, était peut-être la plus jolie fille de la Tribu. Mais, Ish en était sûr, aucun des garçons ne l’avait convoitée. Ils ne craignaient pas que quelque chose leur arrive s’ils l’approchaient, mais cette idée ne leur était simplement jamais venue à l’esprit. L’interdit était plus fort que la loi. Evie était tabou.
Et il y avait le problème voisin de la fidélité. Redoutant les désordres engendrés par la jalousie, les plus anciens avaient moins enseigné la fidélité conjugale qu’ils ne l’avaient instituée. Les jeunes étaient mariés le plus tôt possible. Parce qu’à leurs yeux elle avait toujours été là, la bigamie d’Ezra ne soulevait pas de questions. Bien qu’Ish ne doutât pas de l’utilité de cette pratique dans leur situation, son acceptation, relevant plus de la foi que de la raison, la rapprochant fort d’un tabou. La première infraction – et elle se produirait sûrement – provoquerait un terrible scandale.