Troisième exemple, mais de moindre importance. La bibliothèque universitaire était taboue et considérée comme un temple sacré. Un jour, quand les garçons étaient petits, Ish leur avait fait faire une longue promenade qui s’était achevée sur le campus de l’université. Pendant qu’il faisait la sieste, deux d’entre eux avaient décloué une planche qui remplaçait depuis longtemps une vitre cassée, puis ils étaient entrés dans les salles de lecture et avaient jeté les livres à terre. Ish les avait suivis. Atterré par cette profanation du sanctuaire de la pensée, il leur infligea une correction dont plus tard il ne put se souvenir sans honte. Sa rage et son horreur disproportionnées avec les dégâts leur firent plus d’effet que les coups. Avertis par leurs aînés, les enfants désormais respectèrent la bibliothèque à la grande satisfaction d’Ish. Mais cela aussi était une sorte de tabou.
Le quatrième exemple le ramenait à son point de départ. Il se leva et s’approcha de la cheminée.
Le marteau était là, à l’endroit où lui-même l’avait posé. Il n’avait demandé à personne, pas même à Joey, de le remettre en place, de peur de jeter de l’huile sur le feu.
Le marteau était là, en équilibre sur sa tête d’acier terne et rouillé qui pesait deux kilos. Ish l’avait en sa possession depuis des années. Il venait de le trouver quand le serpent à sonnette l’avait mordu ; c’était donc son plus vieil ami, celui qui partageait sa vie avant Em ou Ezra.
Il le regarda avec curiosité et l’examina attentivement. Le manche était en mauvais état ; il portait la marque des intempéries et la trace d’un choc ancien datant de son premier maître. Quel était le bois ? Ish n’en savait rien. Frêne ou noyer blanc, supposait-il. Plus probablement du noyer blanc.
Le plus simple, conclut-il impétueusement, serait de se débarrasser du marteau. Il pouvait le jeter à la mer.
Non, ce serait traiter les symptômes et non la maladie. Le marteau supprimé, les enfants ne seraient pas guéris de la superstition qui se fixerait sur d’autres objets et pourrait prendre une forme plus sinistre.
Par contre, la destruction du marteau servirait de leçon symbolique en prouvant que c’était un simple outil dépourvu de tout pouvoir. Mais comment s’y prendre ? Brûler le manche serait facile, mais la tête résisterait aux moyens ordinaires. Ish arriverait à trouver une bonbonne d’acide pour le dissoudre mais, ce faisant, il persuaderait les enfants qu’il avait réellement un pouvoir redoutable.
Et il avait vraiment l’impression d’avoir sous les yeux un objet ayant une vie propre et un pouvoir. Oui, il possédait toutes les qualités requises pour faire un excellent symbole : la permanence, l’entité, la solidité. Sa connotation phallique était évidente. Chose curieuse, Ish n’avait jamais pensé à lui donner de nom, bien que les hommes se plaisent à personnifier les armes qui sont aussi des emblèmes de force – Durandal, par exemple. Des dieux ont déjà eu des marteaux pour attributs : Thor, et d’autres sans doute. Et n’oublions par ce prince franc qui a repoussé les Sarrasins et que ses guerriers ont surnommé Martel. Charles Martel ! Ish du Marteau !
Lorsque les enfants se réunirent en classe le lendemain matin, Ish ne dit rien à propos de la superstition. Mieux valait choisir le moment propice, les observer attentivement un jour ou deux, ou une semaine. Et surtout sonder les pensées de Joey.
Après quelques semaines de surveillance, Ish conclut, à son corps défendant, que Joey n’était pas un mioche ordinaire. Au cours de l’été, il avait fêté son dixième anniversaire. Sa précocité donnait parfois une impression pénible. Il était, comme on disait autrefois, « trop grand pour ses culottes ». Par l’âge, il se trouvait entre Walt et Weston qui avaient douze ans et Chris qui en avait huit. Mais il recherchait la compagnie de ses aînés et il n’avait rien en commun avec son cadet. C’était dur pour lui d’être en compétition avec des garçons dont le développement physique ne correspondait plus au sien. Quant à Josey, sa sœur jumelle, il la délaissait aussi, avec l’habituel mépris que les garçons de son âge affectent pour les filles. Josey, d’ailleurs, n’était sûrement pas aussi brillante que lui.
Ainsi Joey, Ish le constatait, avait les nerfs toujours tendus quand il faisait ou essayait de faire quelque chose. Ses petits camarades n’osaient pas porter la main sur le marteau, mais ils avaient jugé naturel que Joey s’exposât au péril. Ou plutôt ils lui croyaient un certain pouvoir. Au temps lointain de ses études, Ish avait appris que les sauvages attribuaient à certains d’entre eux une force surnaturelle. « Mana » tel était le nom que les anthropologues donnaient à cette force. Aux yeux des enfants, Joey possédait le mana, et Joey lui-même le croyait.
Certes, Ish n’était pas aveugle aux limites, aux incapacités, aux défauts de Joey, mais tous ses espoirs se concentraient sur lui. Joey représentait l’avenir. La civilisation était l’œuvre de l’intelligence humaine, et l’intelligence seule aurait le pouvoir de la ressusciter. Or Joey possédait cette faculté ; il y joignait probablement autre chose. Le mana n’était peut-être qu’une invention d’esprits primitifs ; pourtant, les peuples les plus évolués eux-mêmes savaient que certains hommes parmi eux, dotés d’un étrange pouvoir, étaient nés pour leur servir de chefs. Et jamais personne n’avait pu expliquer pourquoi certains hommes devenaient des chefs alors que d’autres, apparemment mieux qualifiés, ne l’étaient pas.
Joey se savait-il choisi par le Destin ? C’était une question qu’Ish se posait souvent. Il n’y pouvait répondre, mais au fur et à mesure que l’été avançait, il en était de plus en plus convaincu : Joey portait l’espoir dans le futur.
Et même l’idée de prédestination ou de mana rejetée, seul Joey était capable de porter le flambeau pour éclairer les ténèbres. Seul il était capable de recueillir le trésor de traditions de l’humanité et de le transmettre à ses descendants.
Mais ce n’était pas seulement dans l’acquisition des connaissances que Joey se distinguait. À peine âgé de dix ans, il faisait ses propres expériences et ses propres découvertes. Il avait pour ainsi dire appris à lire tout seul. Bien entendu, son génie n’était encore qu’au niveau de l’enfance.
Les puzzles par exemple. Les enfants, pris d’un brusque engouement pour les jeux de patience, avaient dévalisé les magasins. Ish, qui s’amusait à les regarder, constata que Joey au début se montrait le moins habile de tous. Il n’avait pas de sens spatial et essayait d’assembler des pièces qui manifestement ne pouvaient s’adapter ; ses camarades ne lui cachaient pas leur indignation. Joey, humilié, cessa quelque temps de prendre part au jeu.
Mais soudain une idée le frappa pour résoudre ce problème. Il groupa les pièces de même nuance et fut ainsi capable de les rassembler plus vite et de faire plus de progrès que les autres.
Il ne manqua pas de se vanter de son succès ; les autres, impressionnés, refusèrent pourtant d’adopter son système.
« À quoi bon ! demanda Weston. Ta méthode est plus rapide, mais elle est moins amusante et rien ne nous presse. » Betty renchérit. « Oui, ce n’est pas drôle de rassembler toutes les pièces jaunes, puis les rouges, puis les bleues et de les mettre des endroits différents.
Joey ne trouva rien à répliquer, mais Ish lisait au fond de sa pensée. En vérité, la rapidité n’était pas une des règles du jeu ; mais Joey se plaisait à accomplir une tâche vite et bien ; il aimait mieux marcher que ramper. De plus, il avait cet esprit d’entreprise et de concurrence qui autrefois caractérisait les Américains. Peu doué naturellement pour distinguer les formes, dépourvu de force physique et de muscles, il avait eu recours à son intelligence. Système D, comme on disait autrefois.