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Les enfants ! Leur superstition et leurs idées sur la religion ! La vérité, pensait-il, serait facile à rétablir ; il s’était promis d’intervenir dès le lendemain. Cependant, tout l’été il avait tergiversé.

Hésitait-il à parler ? Souhaitait-il que les enfants considèrent Joey comme possédant un certain pouvoir ? Au fond du cœur souhaitait-il passer lui-même pour un dieu ? Ni un jour, ni une année, un homme n’avait le droit de jouer avec cette idée dangereuse qu’il pouvait être un dieu. Mettons demi-dieu – ou tout au moins magicien.

Depuis l’incident du marteau, il observait avec curiosité l’attitude des enfants à son égard. Elle variait selon les jours. Parfois la crainte qu’il avait lue dans leurs yeux à ce moment dominait. Plus encore que Joey, il possédait le mana. Il pouvait exécuter d’étranges prouesses. Il connaissait le sens de mots étranges. Les nombres n’avaient pas de secrets pour lui. Par magie, il pouvait décrire le monde qui s’étendait au-delà de l’horizon plus loin que le Golden Gate et les îles de l’océan plus loin encore que les rochers des Farallones qui, par temps clair, se profilaient sur le ciel.

Ces enfants étaient mille fois plus naïfs et plus inexpérimentés que les enfants du même âge dans l’ancien temps. Aucun d’eux n’avait vu plus de quelques douzaines d’êtres humains. Ils étaient heureux à leur manière dans l’uniformité de rares expériences répétées à l’infini. Ils ignoraient le changement et l’imprévu qui jadis ébranlaient les nerfs des petits, mais aiguisaient leur intelligence.

Dans leur candeur, ils craignaient de voir en lui un être surnaturel qui n’appartenait pas tout à fait à la terre. Leurs regards témoignaient parfois de ce sentiment.

D’autres fois, le plus souvent à vrai dire, il était simplement leur père ou leur grand-père, ou l’oncle Ish qu’ils avaient connu toute leur vie et qui se mettait à quatre pattes pour jouer avec eux quand ils étaient bébés. Il n’était plus alors question de respect. Déjà les plus grands, selon l’habitude des adolescents, le traitaient de vieux radoteur. Et tout en le craignant un peu, ils n’hésitaient pas à lui faire des niches.

Huit jours à peine après l’incident du marteau, ils plantèrent un clou sur sa chaise, ce qui est la farce classique des écoliers. Et quand ils eurent quitté la pièce en riant sous cape, Ish découvrit qu’un autre lui avait joué le tour non moins traditionnel d’épingler à son veston un chiffon blanc qui pendait par-derrière comme une queue.

Ish se prêtait de bonne grâce à ces plaisanteries, et ne cherchait pas de coupable pour lui infliger un châtiment La familiarité des enfants l’amusait car cela lui prouvait qu’ils le considéraient comme l’un des leurs. Mais cela le chagrinait aussi un peu. Être pris pour un héros ou un demi-dieu, cela fait toujours plaisir. Et est-ce une façon de traiter un demi-dieu que de planter des clous sur sa chaise ou d’attacher des vieux chiffons dans son dos ? Cependant, après réflexion, il reconnut que les deux attitudes n’étaient pas incompatibles ni sans précédents.

Drôle de chose que d’être un dieu ! Ils amènent le veau gras aux cornes dorés au pied de votre autel et l’immolent d'un coup de hache. Vous êtes fier du sacrifice. Puis ils enlèvent la tête, les cornes, la queue et, dans la peau, ils enveloppent les entrailles. Tous ces déchets répugnants ils les brûlent en offrande et s’en vont se régaler des bons morceaux. La duperie ne passe pas inaperçue et excite le courroux divin. Vous saisissez vos foudres, vous rassemblez vos nuages les plus noirs ? Non, vous pensez : « C’est mon peuple ! » Cette année les hommes sont gras, fiers et insolents – mais souhaiterait-on que son peuple fût maigre et humilié ? L’année prochaine, si une épidémie de peste éclate, les prêtres brûleront le taureau tout entier – voire même plusieurs taureaux ! Et vous vous contentez d’un tout petit coup de tonnerre dont le bruit se perd dans le joyeux vacarme du festin. « Je ne suis pas stupide », expliquez-vous à votre fils, « mais il y a des moments où un dieu doit avoir l’air stupide. » Et vous vous demandez si vous avez bien fait de partager avec lui le secret de la divinité ; vous auriez peut-être mieux fait de l’écraser sous la première montagne venue. Cette faucille qu’il tient dans ses mains, c’est dangereux…

Vous autres aussi, divinités terribles, qui exigez des sacrifices humains, vous devez aussi fermer les yeux. Ah ! c’est magnifique et horrible ! Les gémissements de la victime et les cris de sa femme et les haches des bourreaux. Il gît là, couvert de sang, la langue pendante, tableau d’une mort immonde. Cependant bientôt, il se lève brusquement pour danser avec les autres et le jus rouge des mûres est lavé par sa sueur. Alors vous, le dieu terrible, vous faites appel à votre sagesse et vous vous rappelez seulement l’affreux spectacle de cette mort feinte, bien que tous les marmots du village rient du bon tour qu’on vous a joué.

Non, inutile de te prosterner dans la boue et de baiser la terre. Une simple inclinaison de tête suffira.

Cependant, non sans une légère appréhension, Ish tenta une expérience. Peut-être avait-il attaché trop d’importance à l’incident du marteau. Eh bien, il verrait.

Il choisit avec soin le moment – la fin d’une matinée, quelques minutes avant l’heure du repas. Il n’aurait qu’à battre en retraite s’il était trop embarrassé. Il ne lui était pas difficile, en tant que professeur, d’amener la discussion là où il voulait poser sa question d’un ton indifférent :

« Comment croyez-vous que toutes ces choses… – il eut un geste large de la main… – comment le monde a-t-il été créé ? »

La réponse ne se fit pas attendre. Weston se chargea d’exprimer l’opinion de tous.

« Eh bien, ce sont les Américains qui ont tout fait. »

Ish eut le souffle coupé. Cependant il comprit tout de suite l’origine de cette idée. Quand un enfant demandait qui avait fait les maisons, les rues ou les conserves, un des parents tout naturellement répondait que c’était les Américains. Il posa une autre question.

« Et les Américains, que savez-vous d’eux ?

— Oh ! les Américains, ce sont les vieux de l’autre monde. »

Cette fois Ish eut quelque peine à comprendre. « Vieux de l’autre monde. » Ce n’était pas une simple allusion au passé mais une sorte de mythe. « Vieux de l’autre monde », c’était sûrement des êtres surnaturels. C’était le moment où jamais de remettre les choses au point.

« J’étais…», commença-t-il. Puis il s’interrompit et rectifia, car il ne voyait pas pourquoi il emploierait le passé. « Je suis un Américain. »

En prononçant ces mots si simples, il eut une bouffée d’orgueil, comme si les drapeaux flottaient au vent, au son des fanfares. C’était un honneur dans l’ancien temps d’être Américain, on avait conscience d’appartenir à une grande nation. Il ne s’agissait pas seulement d’amour-propre, mais d’un profond sentiment de confiance, de sécurité et de fraternité avec des millions d’autres hommes. Pourtant il avait hésité à parler au présent.

Dans le silence qui suivit, il sentit tous les yeux fixés sur lui et comprit que son explication avait manqué son but. Il avait simplement tenté d’expliquer que les Américains n’avaient rien de surnaturel. Il avait essayé de dire : « Regardez-moi, je suis Ish, père et grand-père de quelques-uns d’entre vous. Je me suis mis à quatre pattes pour jouer avec vous. Vous m’avez tiré les cheveux. Oui, je suis tout simplement Ish. Et quand je dis : « Je suis Américain », je veux dire que les Américains n’avaient rien de surnaturel. Ce n’étaient que des hommes. »