Telle avait été sa pensée mais les enfants avaient mal interprété ses paroles. « Je suis Américain », avait-il dit, et ses jeunes auditeurs avaient hoché la tête, interprétant : « Oui, bien sûr, vous êtes un Américain. Vous savez des choses extraordinaires que nous, simples mortels, nous ignorons. Vous nous apprenez à lire et à écrire. Vous nous dites que la terre est ronde. Vous jonglez avec les chiffres. Vous portez le marteau. Oui, c’est évident, les gens comme vous ont fait le monde et vous êtes le dernier survivant de l’ancien temps. Vous êtes un des vieux de l’autre monde. Oui, bien sûr, "vous" êtes Américain. »
Un peu hébété, il interrogea les visages. Un silence de mort régnait. Joey lui adressa un sourire de complicité comme pour dire : « Tous les deux nous ne faisons qu’un. Moi aussi, je suis semblable à ceux de l’ancien temps. Je sais lire. Je comprends ces choses. Je porte la main sur le marteau sans que cela me nuise. »
Ish se félicita d’avoir posé cette question juste avant midi. Il ne trouvait plus ni question ni réponse. « Sortez, cria-t-il, la classe est finie ! »
CHAPITRE VI
Un jour, à la fin de l’après-midi, Ish bavardait avec Joey, ou plutôt continuait à l’instruire dans les heures consacrées au jeu. Il avait réuni des pièces de monnaie et donnait à Joey quelques notions d’économie. Joey admirait les pièces de nickel brillantes qui tintaient, ornées d’un animal étrange au dos arrondi. À l’instar des enfants de son âge même dans l’ancien temps, il préférait ces pièces aux billets portant l’image d’un homme barbu qui ressemblait un peu à oncle George. Ish s’efforçait de lui expliquer.
Il était sur le point d’y parvenir quand un bruit insolite, et cependant familier, lui fit dresser l’oreille. Le cou tendu sur le qui-vive, il écoutait, la bouche ouverte. Le son reprit, plus près cette fois ; c’était le tut tut d’un klaxon.
« Em, hurla Ish, les voilà ! « Il se leva d’un bond et les pièces s’éparpillèrent sur le sol.
En même temps que lui, Em et les enfants se précipitèrent dehors ; les chiens, au moment même où la jeep faisait son apparition, la saluèrent d’un concert de hurlements et, de tous côtés, les membres de la Tribu se précipitèrent dans la rue. La voiture était sale, fatiguée, cabossée, mais elle avait tout de même fait le voyage. Ish resta quelques secondes sans respirer. Puis les garçons, vivants et bien-portants, sautèrent à terre avec de grands cris. Ish poussa alors un soupir de soulagement et comprit combien il avait été inquiet pour eux.
Les garçons étaient là, au milieu d’une petite cohue d’enfants qui criaient. Ish restait à l’écart, un peu embarrassé. Puis un mouvement dans la jeep attira son attention. Un troisième voyageur ? Oui, l’inconnu sortait de la voiture. Alarmé brusquement, Ish se sentit mal disposé à l’égard du nouveau venu.
Une tête s’encadrait dans la portière basse. Ish vit un crâne chauve, une barbe brune, qui eût été belle si elle n’avait pas été souillée par le tabac et la poussière, hirsute, tailladée au petit bonheur avec des ciseaux. L’homme descendit et se redressa lentement.
Avec une crainte voisine de la panique, Ish l’examina. C’était un homme de haute taille, lourd, bien charpenté. Il avait les apparences de la force, mais avait témoigné de peu de vigueur en se redressant. On l’eût dit miné par une maladie organique. Son visage était bouffi, si envahi par la graisse qu’il pouvait à peine ouvrir les yeux. « Des yeux de porc ! » pensa Ish, toujours furieux.
Les enfants entouraient les voyageurs et l’homme restait immobile au milieu d’eux. Il leva la tête et aperçut Ish. Leurs regards se rencontrèrent. Les petits yeux noyés dans la graisse étaient d’un bleu étincelant. Il sourit à Ish.
Ish fit un effort pour répondre à ce sourire et releva les coins de sa bouche. « C’était à moi de commencer, pensa-t-il. Il me met à mon aise. C’est un hôte et j’aurais dû lui souhaiter la bienvenue, malgré sa mauvaise graisse. »
Pour mettre fin à cette situation gênante, Ish s’avança et saisit la main de Bob, mais il ne pouvait détourner ses pensées de l’inconnu.
« À peu près de mon âge », jugeait-il.
Bob procédait aux présentations.
« Voici notre ami Charlie », déclara-t-il simplement, et il lui assena une bonne tape dans le dos.
« Très heureux de vous voir », articula Ish non sans peine ; la banale formule de politesse avait du mal à sortir de ses lèvres. Il plongea son regard dans les étroits yeux bleus et leur adressa un défi voulu. Des yeux de porc ? Non, des yeux de sanglier. Cette enfantine couleur bleue dissimulait la force et la férocité. Les deux hommes échangèrent une poignée de main : Ish sentit qu’il était le plus faible et que le visiteur aurait pu lui faire mal s’il l’avait voulu.
Déjà Bob entraînait Charlie pour le présenter aux autres. Ish sentait croître son irritation. « Attention ! » pensa-t-il.
Il s’était fait une telle fête de ce retour ! Et voilà que la présence de Charlie gâchait tout.
Bel homme dans son genre ! Et bon camarade, à en juger par l’amitié que lui témoignaient les garçons. Mais Charlie était sale. Cela seul eût rationnellement justifié une antipathie instinctive. Charlie était sale et cette saleté, Ish en était sûr, ne s’arrêtait pas à l’extérieur : elle était profondément inscrite en lui.
La saleté, l’éternelle saleté de la terre, Ish, comme les autres, n’en était pas troublé. Mais la malpropreté de Charlie était différente. Peut-être étaient-ce ses vêtements qui donnaient cette impression. Charlie portait un de ces complets que l’on ne trouvait plus guère depuis quelques années. Il avait même le gilet, car la soirée était fraîche et les nuages bas flottaient lentement. Le costume était graisseux et on aurait pu le croire couvert de taches d’œuf si depuis longtemps les œufs n’eussent été introuvables.
La petite foule se dirigea vers la maison ; Ish fermait la marche. Le salon se trouva plein à craquer. Les deux garçons et Charlie occupaient le centre. Les enfants contemplaient avec admiration les voyageurs qui revenaient de leur expédition lointaine ; Charlie excitait leur curiosité, car ils n’avaient pas l’habitude de voir des étrangers. C’était une occasion exceptionnelle. C’eût été le moment de faire sauter le bouchon d’une bouteille de Champagne, pensa Ish, mais la glace manquait. Puis il se demanda pourquoi cette idée lui paraissait risible.
« Avez-vous réussi ? criait-on de tous les côtés à la fois. « Jusqu’où êtes-vous allés ? Et cette grande ville… quel est son nom ? »
Ish ne se laissait pas gagner par la joie générale ; à la dérobée il regardait la barbe crasseuse et le gilet taché, et sentait croître son antipathie.
« Prends garde, pensait-il. Tu ressembles au provincial qui se méfie de tout ce qui vient du dehors. Tu rabâchais que la Tribu a besoin du stimulant d’idées nouvelles et, quand un étranger se présente, sa tête ne te revient pas et tu déclares : « Son âme "est sûrement aussi sale que son complet." Voyons, souris, c’est un grand jour ! » Néanmoins ses pensées restaient moroses.
« Non, disait Bob, nous ne sommes pas allés jusqu’à New York. Nous avons atteint l’autre grande ville – Chicago. Mais ensuite les routes devenaient de plus en plus mauvaises, envahies par les arbres, obstruées par des troncs déracinés, sans parler des écoulements ; les ponts sont détruits et nous avons été obligés de faire de nombreux détours. »