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Au sortir de Chicago, ils s’étaient égarés dans le labyrinthe des routes par une journée grise et nuageuse, et avaient suivi la direction du sud au lieu de continuer vers l’est.

« Aussi, dit Bob, nous avons pris dans un magasin un de ces machins qui indiquent la direction. » Il interrogea Ish du regard.

« Une boussole, dit Ish.

— Nous n’en avions pas eu besoin jusque-là mais ensuite elle nous a aidés à retrouver le bon chemin et nous sommes arrivés au bord d’un fleuve que nous n’avons pu traverser. »

Le Wabash, pensa Ish. Les ponts avaient été emportés par des inondations successives au cours de ces vingt-deux années, peut-être même en une seule fois. Le sud n’offrait aucun passage et Bob et Dick avaient rejoint au nord l’autoroute 6 qui suivait plus ou moins une hauteur.

Le voyage vers l’est se transformait en vraie corvée. Les inondations, les tempêtes et le gel avaient transformé les autoroutes autrefois larges et lisses en chaussées grossières constituées de morceaux de ciment mêlés de graviers, qui disparaissaient sous la végétation et un enchevêtrement d’arbres abattus. Parfois la jeep se frayait un passage dans les buissons ou contournait les troncs d’arbres. Mais le plus souvent les garçons, la pelle ou la hache à la main, entreprenaient contre la nature une lutte épuisante. La solitude aussi commençait à leur peser.

« Un jour il faisait très froid et le vent du nord soufflait, avoua Dick. Nous avions peur. Nous nous rappelions ce que vous nous aviez dit de la neige et nous pensions que nous ne retournerions jamais chez nous. »

Quelque part, probablement près de Toledo, saisis de panique, ils avaient fait demi-tour. Des pluies diluviennes commençaient à inonder les routes. Ils se demandaient si les ponts des grands fleuves ne seraient pas emportés ; dans ce cas, ils se trouveraient à jamais séparés de leur famille. Au lieu de pousser vers le sud selon le souhait d’Ish, ils étaient revenus sur leurs pas, un peu rassurés chaque jour de retrouver des paysages connus. Le retour, par conséquent, ne leur avait rien appris de plus.

Ish ne leur adressa pas de reproches. Il les loua, au contraire, de leur énergie et de leur intelligence. C’était lui qu’il blâmait de les avoir envoyés vers Chicago et New York, les grandes villes de l’ancien temps. Il aurait mieux fait de choisir une route méridionale vers Houston et la Nouvelle-Orléans, loin de l’inhospitalier domaine des durs hivers du Nord. Cependant, à l’est de Houston, les inondations avaient dû être catastrophiques et la végétation avait dû croître bien plus qu’au nord. L’Arkansas et la Louisiane s’étaient sans doute transformées en jungle beaucoup plus rapidement que l’Iowa et l’Illinois.

Les enfants, de leurs rondes et de leurs cris, entouraient le feu de joie. Cela n’avait-il pas quelque chose de primitif ? Ou bien cette exubérance était-elle naturelle ? Evie, dont l’esprit n’avait pas atteint la maturité, dansait aussi. Ses cheveux blonds flottaient derrière elle.

Ish, assis, suivait le fil de ses pensées. La découverte essentielle de cette expédition était que l’Amérique retournait à l’état de nature. Mais on ne pouvait s’attendre à autre chose. L’important, c’était le contact établi avec deux autres groupements – si l’on pouvait parler de contact alors que ces groupements repoussaient toutes les avances des étrangers. Était-ce un simple préjugé ou un profond instinct de conservation ?

Pourtant la certitude que des êtres humains vivaient à Los Angeles et aux environs d’Albuquerque allégeait un peu l’angoisse de la solitude.

Deux petites colonies découvertes en un seul voyage, l’aller et le retour par le même chemin ! Cela permettait de supposer l’existence de douzaines d’autres sur le territoire des États-Unis. Ish pensa aux Noirs qu’il avait vus dans l’Arkansas tant d’années auparavant. Dans ce pays fertile, aux hivers sans rigueurs, pourquoi ces trois Noirs n’auraient-ils pas survécu et formé le noyau d’une agglomération d’hommes de diverses races. Évidemment, par ses mœurs et ses façons de penser, cette petite société serait très différente des autres fixées dans le Nouveau-Mexique et en Californie. Cette divergence de vues poserait plus tard de nouveaux problèmes.

Mais le moment convenait mal aux méditations philosophiques. Les danses et les cris des enfants se transformaient en véritable bacchanale. Les aînés, même ceux qui étaient déjà mariés, ne purent résister à ce spectacle et se mirent de la partie. Ils jouaient à faire claquer un fouet avec d’autant plus d’excitation que celui qui devait éviter l’extrémité du fouet devait également faire attention au feu. Soudain Ish sursauta. Charlie prenait part au jeu. Entre Dick et Evie, il brandissait le fouet. La présence d’une grande personne dans leurs rangs, et surtout de cet étranger, redoublait la joie des enfants.

Ish chercha des arguments propres à calmer son irritation. « Pourquoi pas ? Pourquoi Charlie ne se fût-il pas mêlé au jeu ? Je ne vaux pas mieux que ces gens de Los Angeles et d’Albuquerque qui repoussent les nouveaux venus ! Pourtant je crois que j’aurais été bien content si Charlie n’avait pas été tel qu’il est. »

Malgré ses efforts, Ish était incapable de réprimer son antipathie. Il considérait maintenant d’un autre œil le voyage des garçons. Aussi importante que pût être pour l’avenir la découverte des diverses colonies, Charlie présentait un problème immédiat.

L’heure s’avançait et les mères réunissaient leurs enfants. La fête était finie, mais la plupart des grandes personnes suivirent Ish et Em pour causer encore un peu avec les deux garçons et Charlie.

« Asseyez-vous là », dit Ezra à Charlie en lui montrant le grand fauteuil au coin de la cheminée. C’était la place d’honneur, la plus confortable aussi. Ish pensa que c’était bien à Ezra d’établir si vite de bonnes relations avec les gens. Lui-même, bien que le maître de maison, n’y avait pas pensé et l’hôte pouvait douter qu’il fût le bienvenu. Et Ish se demanda si ce n’était pas précisément ce qu’il souhaitait.

La soirée était fraîche et Ezra réclama du feu. Les garçons apportèrent du bois et bientôt les bûches pétillaient joyeusement en répandant une agréable chaleur.

La conversation s’engagea. Comme de coutume, c’était Ezra qui la dirigeait. Charlie déclara qu’il avait soif. Jack lui apporta une bouteille de cognac. Il vida plusieurs fois son verre sans manifester aucun signe d’ivresse.

« Décidément, je n’arrive pas à me réchauffer, remarqua Ezra.

— Vous ne vous sentez pas souffrant ? » demanda Em.

Ish eut un petit frisson. La maladie était si rare parmi eux que le moindre malaise était un événement.

« Je ne sais pas, répondit Ezra. Si c’était l’ancien temps, je penserais que je me suis enrhumé. Il ne peut être question de cela maintenant. »

Ils ajoutèrent du bois dans la cheminée ; la chaleur devint bientôt insupportable. Ish enleva son sweater et resta en manches de chemise. Charlie se débarrassa aussi de sa veste et déboutonna son gilet, mais le garda.

George, installé confortablement sur le divan, s’endormit mais la conversation ne n’en ressentit pas. Charlie continua de boire ; effet de la chaleur du feu ou de l’alcool, des gouttelettes de sueur perlaient à son front, mais il conservait sa lucidité.

Ish s’apercevait maintenant qu’Ezra cherchait à soutirer à Charlie des renseignements sur lui-même. Sa diplomatie était en pure perte, car Charlie ne faisait pas mystère de sa vie passée.