Le lendemain matin, la situation lui parut meilleure, pas toute rose, certes, du moins beaucoup moins sombre. Il déjeuna d’assez bonne humeur, content de revoir Bob à sa place accoutumée et d’obtenir de nouveaux détails sur le voyage.
Puis, juste au moment où il se sentait plus léger, tout fut remis en question. Bob déclarait : « Eh bien, je m’en vais retrouver Charlie. »
Ish eut sur le bout de la langue un conseil paternel : « À ta place, je laisserais cet homme tranquille. » Mais, d’un regard, Em l’engagea à se taire et il comprit que, s’il était interdit de le voir, Charlie n’en paraîtrait que plus attrayant. Il se demandait encore quelle fascination exerçait Charlie sur les deux garçons.
Bob s’en alla et, leurs petites corvées matinales expédiées, les autres enfants le suivirent.
« Qu’est-ce donc qui les fascine ainsi ? demanda Ish à Em.
— Oh ! ne te tourmente pas, dit-elle. C’est simplement l’attrait de la nouveauté. N’est-ce pas naturel ?
— Nous pouvons nous attendre à des difficultés.
— Peut-être », admit Em. C’était la première fois qu’elle en convenait. Et aussitôt elle détourna le cours des pensées d’Ish par une seconde remarque. « Prends bien garde que ce ne soit pas toi qui déclenche ces difficultés.
— Que veux-tu dire ? » cria Ish avec irritation, lui qui ne s’emportait jamais contre Em. « Tu crois que nous allons nous disputer la première place ?
— Je crois que tu devrais aller voir ce qui se passe là-bas », proposa-t-elle sans répondre à sa question.
Le conseil lui parut bon ; sa curiosité y trouvait son compte. Il s’apprêta à les suivre, mais quand il eut ouvert la porte, il hésita et l’ayant refermée s’attarda sur le perron. Ses mains étaient étrangement vides, quelque chose lui manquait, et il se sentait sans défense et il pensa rentrer pour se munir d’un revolver. Dans le voisinage des maisons, les armes à feu étaient inutiles, car les chiens faisaient bonne garde ; il pouvait prétexter une excursion lointaine. De toute façon, un revolver dans ses mains équivaudrait à une déclaration d’hostilités – ce serait aussi un aveu de faiblesse. Pourtant il ne se décidait pas à partir sans rien.
Il retourna dans la maison et aperçut le marteau sur la cheminée. « Nous y voilà ! pensa-t-il avec colère. Tu ne vaux pas mieux que les enfants. Et tu te laisses influencer par leurs idées stupides. » Malgré tout, il saisit le marteau et l’emporta. Son poids et sa solidité étaient un réconfort. Sa main droite, qui étreignait le manche dur, n’avait plus cette sensation de vide.
De l’endroit où on avait fait le feu de joie retentissaient des cris et des rires et il se dirigea de ce côté. Il était seul et soudain il fut accablé par le poids de l’isolement.
Il ne se sentait plus la force d’avancer. Une fois de plus, il était la fourmi égarée loin de sa fourmilière, l’abeille chassée de la ruche détruite, le petit enfant sans mère ! Il s’arrêta, trempé de sueur froide. Les États-Unis d’Amérique n’étaient qu’un souvenir du passé. Il devait se défendre – seul ou avec l’appui qu’il pourrait trouver. Plus de gendarmes, de shérif, de magistrats, de juges à qui faire appel.
Il serra le manche du marteau avec tant de force que les jointures de ses doigts craquèrent. « Je ne veux pas retourner en arrière », pensa-t-il. Puis il rassembla tout son courage et, lentement, avança un pied après l’autre.
Quand il eut fait quelques pas et que l’action eut gagné sur la pensée, il se sentit mieux. Il apercevait maintenant le groupe un peu plus haut, près des cendres du feu de joie. Presque tous les jeunes étaient là ainsi qu’Ezra. Debout ou assis, tous se pressaient autour de Charlie qui parlait, riait et plaisantait. C’était exactement le spectacle auquel s’attendait Ish. Mais quand il fut plus près, une vague glacée partit de son cœur et se répandit jusqu’aux extrémités de ses doigts et de ses orteils. Le manche de bois tremblait dans l’étau de sa main droite.
Au centre du groupe, Evie, l’idiote, se tenait tout près de Charlie et jamais Ish n’avait vu cette expression sur son visage.
Ish était à environ dix pas de Charlie quand il remarqua Evie. Il s’arrêta. Quelques-uns des enfants l’avaient vu, mais l’histoire était trop passionnante pour l’interrompre. Bien qu’il fût là en chair et en os, sa présence n’était pas officiellement reconnue.
Il laissa passer quelques instants qui lui parurent très longs. Pourtant les battements de cœur ne furent que quelques-uns. La vague glacée refluait. Il se retrouvait prêt à agir. Il se réjouissait presque. Ses craintes se concrétisaient, et la pire des difficultés, si elle affecte une forme précise, est préférable à des brumes vagues et insaisissables. On ne peut combattre une simple évocation du mal.
Il resta encore immobile, le temps de quelques battements de cœur. La crise éclatait brusquement. C’était caractéristique de la nouvelle façon de vivre. Dans l’ancien temps, les événements mijotaient interminablement et vous lisiez les journaux pendant des semaines et des mois avant que les ouvriers se mettent en grève ou que les avions lâchent leurs bombes. Mais dans cette société restreinte, une crise était rapidement mise au jour.
Evie était au centre du groupe ; habituellement elle se tenait à l’écart. Et alors qu’elle n’accordait en général qu’une attention distraite à ce qui se passait, elle contemplait Charlie et buvait toutes ses paroles, dont elle ne comprenait certes pas grand-chose. Ce n’était pas l’histoire qui la captivait. Leurs deux corps se touchaient.
Était-ce pour en venir là, se demanda Ish avec amertume, qu’ils avaient pris soin d’Evie ? Ezra l’avait trouvée couverte de crasse, hirsute, vivant comme une bête dans la saleté, avec tout juste assez d’intelligence pour ouvrir ces boîtes de conserve qui lui tombaient sous la main et se nourrir de leur contenu sans aucune préparation. N’eût-il pas mieux valu mettre à sa portée un poison sucré, contre les fourmis ? Eh bien, depuis des années ils avaient pris soin d’elle et son existence n’était un plaisir ni pour eux ni pour elle sans doute. La compassion humanitaire qu’elle leur inspirait était un reste du passé.
Evie, telle qu’il la voyait maintenant au centre du groupe, lui faisait l’effet d’une étrangère. C’est souvent la conséquence de la vie en commun : on ne voit plus le tableau accroché au mur devant soi et la personnalité des êtres que vous connaissez depuis des années perd ses caractéristiques individuelles. Evie, il s’en apercevait brusquement, était dans tout l’épanouissement de sa beauté blonde. Bien entendu, ses yeux étaient étranges et son visage un peu hébété, cela, Ish ne pouvait jamais l’oublier. Mais, pour un homme comme Charlie, ces détails avaient peu d’importance. Oui, selon l’expression d’Ezra, Charlie savait ce qu’il voulait et l’obtenait sans délai. Pourquoi eût-il tergiversé ?
Les doigts d’Ish se crispèrent autour du manche du marteau. C’était un réconfort, mais cela ne valait pas un revolver.
Un brusque éclat de rire salua une phrase de Charlie. Evie s’esclaffait aussi très haut de façon hystérique. Charlie se pencha et lui pinça la taille. Elle poussait un cri aigu de petite fille. Puis Ish s’approcha ; sa présence devint officielle et tous se tournèrent vers lui. Ils l’attendaient, Ish le comprit immédiatement ; inquiets de ces événements inattendus, ils ne savaient quelle attitude prendre. Ish s’avança vers Charlie, le marteau dans sa main droite et il eut soin de ne pas serrer le poing gauche malgré la colère qui lui montait.
Tandis qu’Ish s’approchait, Charlie, d’un geste presque nonchalant, prit Evie par la taille et l’attira près de lui. Surprise, elle céda sans protester. Charlie leva les yeux vers Ish et lui adressa une muette provocation. Ish, sans un mot, releva le défi et se sentit plus calme. Dans de tels moments, on a besoin de tout son sang-froid. La nécessité de l’action éclaircissait ses idées.