« Laissez-nous seuls quelques instants », ordonna-t-il d’une voix forte. Tout prétexte était superflu. Tous savaient ce qui allait se passer.
« J’ai à parler à Charlie. Ezra, ramenez Evie auprès de Molly. Elle a grand besoin d’un coup de peigne. »
Personne ne protesta ; ils se dispersèrent avec une hâte à laquelle la peur n’était pas étrangère. En laissant partir Ezra, Ish perdait son meilleur allié, mais le retenir eût été un aveu de faiblesse devant tous les autres, y compris Charlie.
Ils restèrent en tête à tête – Ish debout, Charlie toujours assis. Charlie ne manifesta pas l’intention de se lever et Ish s’assit. Il ne voulait pas demeurer raide quand l’autre était paresseusement à terre. Charlie ne portait pas de veste et avait déboutonné son gilet, ce qui lui donnait une apparence débraillée. À quelque deux mètres de distance, ils se dévisageaient, assis dans l’herbe.
Ish ne vit aucune raison pour tourner autour du pot.
« J’ai une seule chose à vous dire : Laissez Evie tranquille. »
Charlie se montra aussi catégorique.
« Qui me donne cet ordre ? »
Ish pesa sa réponse. « Nous ? » C’était vague. « Nous autres, la Tribu ? », c’était mieux mais Charlie éclaterait de rire. Il prit une décision.
« C’est moi qui vous l’ordonne. »
Charlie ne répondit rien. Il ramassa quelques petits cailloux et les fit sauter paresseusement dans sa main gauche, puis les éparpilla. Rien n’aurait pu indiquer plus clairement son mépris.
« Je pourrais vous répondre par des blagues vieilles comme le monde, dit-il enfin. Vous les connaissez ; inutile d’insister. Je suis brave type. Expliquez-moi pourquoi vous voulez que je laisse Evie tranquille ? C’est votre amie ?
— C’est très simple, rétorqua Ish. Nous sommes quelques-uns ici, pas des génies bien sûr, mais pas des imbéciles non plus. Nous ne tenons pas à nous encombrer de gosses à moitié idiots comme le seraient fatalement les enfants d’Evie. »
Ces mots à peine sortis de sa bouche, il se repentit de les avoir prononcés. Comme tout intellectuel, il préférait la discussion à l’ordre catégorique et il avait ainsi admis que son ordre n’était pas effectif. Il passait au second plan et Charlie était devenu le chef.
« Zut ! dit Charlie. Et vous croyez que si elle avait dû avoir des gosses, ce ne serait pas déjà fait avec tous ces garçons autour de ses jupes ?
— Les garçons n’ont jamais touché Evie, déclara Ish. Ils ont grandi avec elle et la respectent. Et d’ailleurs nos fils se sont mariés aussitôt que possible. »
Ses arguments, il en avait conscience, devenaient de plus en plus faibles.
« Vraiment ! » dit Charlie avec l’aplomb d’un homme sûr de lui. « Vous devriez vous réjouir que je jette mon dévolu sur la seule qui soit libre. Et si j’avais eu le béguin pour une des autres ? Quel pétrin ! Vous devriez me dire merci. »
Désespérément Ish chercha une réponse. Que pouvait-il ajouter ? Il ne pouvait le menacer de la police ou des magistrats. Il avait lancé le défi mais avait perdu la bataille.
Non, il n’y avait rien de plus à dire. Ish se leva, fit volte-face et s’éloigna. Un souvenir lui revint à l’esprit : un jour, juste après le Grand Désastre, il avait ainsi tourné les talons pour quitter un homme avec l’impression qu’il allait recevoir une balle dans le dos. Cependant il n’avait pas peur et son humiliation n’en était que plus grande. Charlie n’avait pas besoin de le tuer puisqu’il sortait vainqueur du duel.
La rage au cœur, Ish se dirigea vers sa maison. Il avait oublié combien l’humiliation est amère. Le marteau n’était qu’un poids et non un symbole de puissance. Pendant des années, la vie s’était écoulée sans heurts et il jouait le rôle de chef. Mais il n’était pas tellement différent de l’étrange jeune homme dont il gardait à peine le souvenir : le jeune homme de l’ancien temps avant le Grand Désastre ; celui qui redoutait les bals, qui n’était jamais tout à fait à l’aise en société et n’avait aucune qualité de chef. Il avait beaucoup changé, mais il ne le pouvait pas davantage.
Rempli d’amertume, il franchit la porte de sa maison. Em l’attendait. Il posa le marteau. Il la prit dans ses bras, ou ce fut elle, peut-être, qui s’élança vers lui, il n’était pas sûr. Mais, aussitôt sa confiance revint. Em n’était pas toujours de son avis. La veille, par exemple, au sujet de Charlie ; pourtant c’était toujours auprès d’elle qu’il venait chercher un renouveau de force.
Ils s’assirent sur le divan et il lui raconta toute l’histoire.
Avant même qu’elle eût ouvert la bouche, sa tendresse était un baume qui effaçait la cuisante humiliation.
« Quelle imprudence ! dit-elle enfin. Tu aurais dû garder les garçons avec toi. Il aurait pu te tuer. Tu n’as pas ton pareil quand il s’agit de penser et de savoir des choses, mais tu ne connais pas les hommes comme ça. » Et elle prit la tête des opérations.
« Va chercher Ezra, George et les garçons, dit-elle. Non, je vais envoyer un des enfants. Personne n’a le droit de se comporter ainsi et de nous donner des ordres. »
Oui, il avait commis une erreur. Il avait eu tort de se croire seul. Aussi restreinte et faible qu’elle fût, la Tribu avait assez de force pour se joindre à lui chaleureusement George arriva le premier. Ezra le suivait. Les yeux d’Ezra se posèrent successivement sur George et sur Em. « Il y a quelque chose, pensa Ish, qu’il ne veut dire qu’à moi. »
Mais Ezra ne fit aucune tentative pour l’attirer à l’écart et se borna à contempler Em avec embarras.
« Molly a enfermé Evie dans une chambre du premier étage », annonça-t-il. Ezra, si poli et tellement civilisé, éprouvait quelque gêne à faire allusion en public à la flambée de passion d’une fille simple d’esprit, causée par les caresses d’un homme.
« Qui l’empêchera de sauter par la fenêtre ? demanda Ish. « Rien, je pense », répondit Ezra.
— Je pourrais mettre des barreaux, proposa George avec empressement, eu boucher la fenêtre. »
Ils se mirent tous à rire malgré la gravité de la situation. George était toujours prêt à exécuter de petits travaux de menuiserie dans les maisons. Mais on ne pouvait enfermer Evie jusqu’à la fin de ses jours.
Jack et Roger, les fils d’Ish, arrivèrent ; puis parut Ralph, le dernier du trio.
La présence des garçons détendit un peu l’atmosphère ; tous s’assirent confortablement. C’était à Ish à prendre la parole, il savait que c’était ce qu’ils attendaient de lui et il regrettait de n’avoir pas eu le loisir de se préparer. L’organisation même d’un nouvel État était en jeu et le temps manquait pour écrire tranquillement une constitution avec un bon vieux préambule. Il fallait d’abord passer à l’action et résoudre un problème épineux très particulier.
« Qu’allons-nous faire au sujet d’Evie et de ce Charlie ? demanda-t-il à brûle-pourpoint.
Tous se mirent à parler à la fois et Ish eut l’impression désagréable que seul Ezra était de son côté. Les garçons et George lui-même jugeaient que Charlie apportait du dehors une vitalité nouvelle qu’il communiquerait à la Tribu et qui l’enrichirait. S’il s’amourachait d’Evie, tant mieux. Par égard pour Ish, ils étaient bien décidés à exiger des excuses de Charlie. Mais ils considéraient aussi qu’Ish avait montré trop de précipitation. Il aurait dû prendre conseil des autres avant de discuter avec Charlie.
Ish protesta qu’on ne pouvait laisser Evie donner le jour à des enfants idiots. Mais ses paroles ne firent pas l’impression qu’il escomptait. Evie avait toujours fait partie de la vie des garçons et l’idée que ses enfants pourraient lui ressembler ne les épouvantait pas. Ils ne prévoyaient pas l’avenir d’assez loin pour concevoir que les descendants d’Evie se mêleraient avec les autres et feraient baisser le niveau général.