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Chose curieuse, ce fut George, malgré sa lenteur d’esprit, qui présenta un argument plus troublant. « Savons-nous si elle est vraiment idiote ? dit-il. Elle a eu tant de malheurs toute petite ; les siens sont morts et elle est restée toute seule. Il y avait bien de quoi perdre l’esprit. Peut-être était-elle aussi intelligente que nous et ses enfants seront-ils comme les nôtres. »

Ish ne pouvait imaginer qu’Evie aurait des enfants normaux, mais cet argument n’était pas négligeable et tous en furent frappés, à l’exception d’Ezra. Charlie finissait par faire figure de bienfaiteur de la Tribu et ce serait lui qui rendrait la raison à Evie. Cependant Ezra, de toute évidence, avait encore quelque chose à dire.

Il se leva. Ce n’était pas dans ses habitudes d’être cérémonieux, et son embarras était tout aussi insolite. Son visage était encore plus rouge qu’à l’ordinaire et il regardait Em en particulier d’un air indécis.

« J’ai quelque chose à vous dire, déclara-t-il. J’ai longuement parlé avec cet homme, ce Charlie, hier soir, chez moi. Il avait beaucoup bu et l’alcool lui avait délié la langue. » Il s’interrompit et, de nouveau, son regard gêné se posa sur Em. « C’est un vantard, vous savez. » Cette fois Ezra se tourna vers les garçons, pauvres sauvages, incapables de comprendre les allusions d’un homme civilisé. « Il m’a beaucoup parlé de lui et c’est ce que je voulais. »

Il s’arrêta de nouveau ; Ish ne l’avait jamais vu en proie à un tel embarras.

« Eh bien, Ezra, parlez ; nous sommes entre nous », dit-il. Brusquement les digues de la timidité d’Ezra s’effondrèrent. « Ce type, ce Charlie, cria-t-il, il est pourri comme un poisson péché depuis dix jours. Il a des maladies, des maladies vénériennes. Toutes celles qui ont jamais existé. »

George chancela comme s’il avait reçu un coup en pleine poitrine. Un flot de sang envahit le visage mat d’Em. Les garçons ne sourcillèrent pas. Ils ignoraient de quoi Ezra parlait.

Pour le leur expliquer, Ezra attendit qu’Em eût quitté le salon ; mais il eut du mal à se faire comprendre, car les garçons n’avaient qu’une idée très vague de la maladie en général.

Pendant ce temps, Ish s’abandonnait au tourbillon de ses pensées. Cette situation n’avait de précédent ni dans l’ancienne vie ni dans la nouvelle. Il se rappelait que les lépreux vivaient à l’écart selon la loi et se rappelait des histoires sur les léproseries. Un porteur de germes de fièvre typhoïde n’était pas accepté dans un restaurant. Mais pourquoi chercher des précédents ? Les lois n’existaient plus.

« Que les garçons s’en aillent, dit-il brusquement à Ezra. C’est à nous de décider. »

Les garçons, en effet, ne connaissaient pas les dangers de la maladie dans une communauté et ils ignoraient jusqu’où une société peut aller pour assurer sa propre défense.

Ils quittèrent le salon, obéissants comme des enfants en dépit de leur âge, de leur stature et de leurs responsabilités de pères.

« Pas un mot à personne », recommanda Ezra.

Restés seuls, les trois hommes s’interrogèrent du regard.

« Appelons Em », proposa Ezra.

Em les rejoignit ; ils étaient maintenant quatre.

Ils gardèrent un moment le silence, accablés par l’imminence du danger. Une menace de mort planait sur eux, non pas d’une mort honorable et propre, mais dégradante et honteuse.

« Eh bien ? » dit Ish qui savait que les autres attendaient son intervention.

Le silence rompu, la discussion s’engagea. Ils étaient d’accord sur un point : la Tribu avait le droit de se protéger et devait le faire. Une société, aussi bien qu’un homme, peut frapper si elle est en état de légitime défense.

Ceci admis, quels moyens employer ? Un simple avertissement ? Ce serait insuffisant et n’offrirait aucune véritable protection. Et si Charlie passait outre, le châtiment qu’ils lui infligeraient serait une simple vengeance sociale et ne les protégerait pas contre la contamination. Garder indéfiniment Charlie en prison serait imposer une trop lourde charge (sans compter la prison avec ses barreaux et ses serrures) à cette petite société réduite au minimum. Le bannissement serait une meilleure solution. Ils pouvaient le chasser de la Tribu et lui ordonner de s’en aller. Il était de taille à se débrouiller tout seul. S’il revenait, il serait puni de mort.

La mort ! Ce mot les fît tous frémir. Depuis si longtemps on n’avait plus entendu parler de guerre ou d’exécution capitale. L’idée qu’ils seraient peut-être obligés de prononcer une telle sentence les bouleversait.

« Et après ? » La voix d’Em était l’expression même de leurs craintes, « S’il revient ? Nous, les parents, nous ne formons qu’une minorité ; il sait s’entendre avec les jeunes. S’il gagne l’amitié de quelques garçons résolus à le protéger ? Et en plus d’Evie, ne trouvera-t-il pas des complices parmi les filles ?

— Nous pourrions le faire monter dans la jeep et le déposer à quatre-vingts ou cent quarante kilomètres d’ici », proposa Ezra. Et après une pause, corrigea ses propres paroles :

« Oui, mais dans un mois, ou deux il nous retomberait sur le dos ; qu’est-ce qui l’empêcherait de s’embusquer avec un fusil et de descendre l’un de nous ? Les garçons avec les chiens le mettraient en fuite, mais l’un de nous serait bel et bien mort ! Je ne tiens pas à trembler chaque fois que je passerai près d’un buisson.

— On ne peut pas punir un homme pour un crime qu’il n’a pas encore commis, déclara George.

— Pourquoi pas ? » répliqua Em. Tous se tournèrent vers elle, mais elle n’ajouta rien.

« Pourquoi… Eh bien, c’est impossible. » George exprimait laborieusement sa pensée. « Il faut qu’il commette un crime, alors un tribunal le juge. C’est la loi.

— Quelle loi ? »

Un silence succéda à ces mots. Puis la conversation dévia, comme si personne n’avait le courage d’aller jusqu’au bout de la pensée d’Em.

Ish, voulant être honnête, intervint.

« Nous ne savons pas s’il est réellement atteint de ces maladies. Et nous n’avons pas de médecins pour le vérifier. Il est peut-être guéri depuis longtemps ou bien il se vante. Il y a des hommes comme cela.

— En effet, dit Ezra. Et faute de docteurs, nous ne saurons jamais. Oui, on peut supposer qu’il se vante. Mais rien ne le prouve. Si les maladies se propagent… D’ailleurs, pour ma part, je crois qu’il est vraiment malade. Il marche très lentement comme s’il était usé.

— Il paraît que les sulfamides font du bien », observa Ish qui, désirant être juste, essayait de faire taire sa secrète allégresse.

Il se tourna vers George et il fut consterné par l’horreur et le dégoût qu’il lut dans ses yeux : George, le citoyen de classe moyenne, bourré de préjugés contre les maladies « sociales ». George, le diacre, qui se rappelait le verset de l’Écriture sur les péchés des pères.

Mais Em prenait la parole.

« Au nom de quelle loi ? demanda-t-elle. Les vieux livres de droit sont pleins de lois, mais elles sont périmées. L’ancienne loi, comme le dit George, attendait que quelqu’un ait commis un crime pour le punir. Mais le mal était fait. Pouvons-nous assumer cette responsabilité ? Il faut penser aux enfants. »

L’argument était irréfutable. Tous gardèrent le silence, chacun plongé dans ses pensées.