Ish marchait avec les autres. Tous gardaient le silence, sauf les trois garçons qui commençaient à retrouver leurs esprits et échangeaient des taquineries. Il n’y avait pas de raison que les garçons soient moins concernés que les aînés, car sans prendre part au vote, ils l’avaient accepté. « Oui, pensa Ish, si quelqu’un est coupable, nous le sommes tous ensemble et, à l’avenir, nous ne pourrons nous adresser mutuellement de reproches. » Ils suivaient les rues sales, envahies d’herbes, entre les rangées de maisons à moitié en ruine ; jamais trajet ne leur avait paru aussi long ; pourtant deux kilomètres à peine séparaient la tombe fraîchement creusée sous le chêne de leurs demeures de San Lupo.
À peine rentré chez lui, Ish alla à la cheminée et y déposa le marteau, la tête en bas, le manche en l’air. Oui, c’était un vieil ami, mais le jugement d’Ish sur ces vingt-deux années se modifiait un peu quand il songeait au jour où il avait employé le marteau pour la première fois. Une vie idyllique dans un paradis terrestre, peut-être ; mais aussi des années d’anarchie, sans autorité pour protéger l’individu contre tout ce qui pouvait le menacer. Il se revoyait comme si c’était hier, à sa descente des montagnes, immobile dans la rue de la petite ville de Hutsonville, hésitant à commettre un acte illégal, irrévocable et terrible. Puis, avec une appréhension qu’il ressentait encore, il avait brandi le marteau, enfoncé la porte mince du bureau de tabac, et était entré pour lire le journal. Oh ! oui, quand les États-Unis d’Amérique vous entouraient, invisibles et présents comme l’air que vous respiriez, vous ne pensiez à eux que pour vous plaindre des impôts et des règlements, et vous aviez une haute idée de votre force. Mais quand l’État a disparu ! Que disait donc le vieux verset : « Il sera l’ennemi de chaque homme et chaque homme sera son ennemi. » Cela était arrivé. George et Ezra eux-mêmes n’avaient agi qu’au jour le jour ; l’épreuve de la bataille n’avait pas cimenté leur fraternité. Et si la vie leur avait été douce et agréable, il fallait en remercier la chance.
De l’autre côté de la rue, une scie grinça ; George s’était déjà remis à sa chère menuiserie. Il ne perdait pas son temps à réfléchir sur ce qui s’était passé. Ezra non plus, ni les garçons. Ish était le seul à se casser la tête. Puisqu’il ne pouvait s’en empêcher, autant s’y résigner. De nouveau, comme tant de fois déjà, il se demanda quels étaient les vrais ressorts de l’action. Proviennent-ils de l’homme ? Ou du monde extérieur ? Par exemple, la récente tragédie. Le manque d’eau avait donné l’idée de l’expédition. Les garçons avaient ramené Charlie, et l’arrivée de Charlie, qui faisait partie du monde extérieur, avait déterminé le reste. Il ne pouvait pourtant en déduire que le manque d’eau initial était cause d’une succession de faits inévitables. Son esprit avait une part dans les événements, car c’était lui qui avait conçu le projet de l’expédition. Et de nouveau il pensa à Joey, l’enfant qui voyait ce qui n’existait pas et qui avait les yeux tournés vers l’avenir.
Em entra. Elle n’avait pas assisté à l’exécution ; ce n’était pas la place d’une femme. Mais, elle aussi, avait écrit le mot sur le bulletin de vote. Em ne réfléchissait pas trop et ignorait les remords. L’harmonie régnait en elle.
« N’y pense plus, dit-elle. Ne te tourmente pas. »
Il lui prit la main et la pressa contre sa joue. Fraîche d’abord, elle se réchauffa au contact de sa propre peau. Bien des années s’étaient écoulées depuis le soir où il avait vu Em pour la première fois, debout sur le seuil de sa porte dans un encadrement de lumière, et l’avait entendue prononcer, non pas un défi ou une question, mais une calme affirmation. Vingt et un, vingt-deux ans – il savait que ce qui venait d’arriver n’aurait aucune répercussion sur leurs relations. Ils n’auraient plus d’enfants, mais leur amour ne s’était pas affaibli. De dix ans son aînée, elle se montrait peut-être pour lui plus mère qu’épouse. C’était très bien ainsi.
« Je ne peux m’en empêcher, dit-il enfin. Je me tourmente sans cesse. J’y trouve sans doute une sorte de volupté. J’essaie de percer la brume de l’avenir. J’avais bien trouvé ma vocation dans l’ancien temps : je faisais un bon chercheur. Mais c’est une sale blague que j’aie survécu au Grand Désastre. Des hommes comme George et Ezra sont plus utiles que moi. Ils suivent le fil de l’eau. Et les hommes qui agissent sans trop réfléchir valent mieux encore peut-être. Des chefs comme Charlie. Moi, malgré mes efforts, je ne suis ni Moïse, ni Solon, ni – quel est l’autre ? – Lycurgue, ceux qui ont fait les lois et fondé les nations. Tout changerait si j’étais un autre ».
Elle appuya sa joue contre la sienne.
« Je t’aime tel que tu es », déclara-t-elle.
C’est ce qu’une femme devait dire. C’était banal, mais réconfortant.
« D’ailleurs, continua-t-elle, comment sais-tu ? Même si tu étais Moïse ou l’un des autres qui ont de si drôles de noms, tu ne pourrais pas lutter contre les forces de la nature qui nous entourent. »
Un des enfants appela et Em sortit. Ish se leva et alla au bureau. D’un tiroir, il sortit la petite boîte de carton que les garçons avaient rapporté du minuscule groupement établi près du rio Grande. Ish savait ce qu’elle contenait, mais tout s’était passé si vite qu’il n’avait eu ni le loisir ni la tranquillité d’esprit pour l’examiner.
Il l’ouvrit et plongea ses doigts dans les grains frais et lisses. Puis il en prit une poignée et les étala sur sa paume. Ils étaient rouges et noirs, petits, pointus, et non pas plats, jaunes ou blancs comme il s’y attendait. En fait il savait qu’ils auraient cet aspect. Il y avait eu de nombreuses variétés de blé cultivé, obtenues avec force hybridations. Les petits grains noirs et rouges représentaient l’espèce primitive que les Indiens pueblos avaient toujours récoltée.
Il s’assit et de nouveau joua avec les grains qu’il faisait glisser entre ses doigts. Peu à peu l’oubli miséricordieux lui apportait sa paix. Ce blé aussi était un des résultats de l’expédition, le blé qui représentait la vie et l’avenir.
En levant les yeux, il aperçut Joey, toujours curieux, qui le regardait avec intérêt de l’autre extrémité de la pièce. Dans un élan de tendresse, il appela le petit garçon et lui expliqua ce que c’était que le blé. D’année en année, la Tribu avait remis à plus tard la culture du blé et un beau jour on s’était aperçu que toutes les semences étaient mortes. L’expérience maintenant serait possible.
Conscient de l’énormité de son acte, Ish, suivi de Joey, emporta la boîte dans la cuisine. Ils allumèrent le réchaud à essence, versèrent deux douzaines de grains dans une poêle et les firent griller.
C’était du gaspillage, Ish le savait, mais il était trop ému pour résister à la tentation et Joey tirerait profit de la démonstration.
Le blé, mal grillé, était à peine mangeable. Ce ne fut un régal ni pour le père ni pour l’enfant. En réalité, Ish ne se rappelait avoir mangé du blé grillé qu’en guise de hors-d’œuvre avec les cocktails, mais il expliqua à Joey que c’était autrefois la principale nourriture de ses ancêtres qui habitaient sur la frontière américaine.
Joey écoutait avec passion et le petit visage maigre était tout illuminé par l’éclat des grands yeux.
« Que je voudrais, pensa Ish, qu’il se fortifie afin de pouvoir compter sur lui. J’ai gaspillé deux douzaines de grains, c’est vrai, mais dans l’esprit de Joey, j’ai déposé un germe plus important. »