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Le maïs et le froment, comme le chien et le cheval, ont été les compagnons de l’homme, ses amis et ses aides fidèles.

Là-bas, en quelque lieu sec de l’ancien monde, la graminée aux lourds épis prospérait aux abords des villages où le sol labouré et enrichi donnait à satiété. Ainsi peut-être le blé a adopté l’homme, mais bientôt l’homme a adopté le blé. Aux soins attentifs de l’un, l’autre répondait par des dons généreux. Les tiges s’élevaient plus haut, les épis donnaient plus de grains ; mais le blé redoublait d’exigences et réclamait des champs labourés, débarrassés de toute ivraie.

Puis toute culture a cessé ; le premier été, le froment, de son propre gré, a couvert des milliers d’arpents. Mais peu à peu il s’est découragé. Comme des loups affamés qui se jettent sur les moutons, les mauvaises herbes ont redoublé de férocité. Elles ont formé des gazons résistants. D’année en année, elles ont crû des mêmes racines, d’autant mieux que toute culture avait disparu.

Bientôt le blé est mort partout. Dans quelques terres sèches d’Asie et d’Afrique seulement, la graminée aux lourds épis pousse encore, comme jadis, avant qu’existât ce que l'on a appelé l’agriculture…

Le maïs a imité l’exemple du blé. Né sous les tropiques américains, lui aussi a voyagé avec l’homme. Comme l’a fait la brebis, il a troqué sa liberté contre le confort et les soins et n’a plus pris la peine de répandre ses grains serrés dans l’étroite enveloppe résistante. Plus tôt encore que le blé, le maïs a disparu. Sur les hauts plateaux du Mexique seulement, en touffes épaisses, le téosinte sauvage tend ses aigrettes vers le soleil.

Adieu donc les épis, à moins que çà et là quelques êtres humains ne survivent. Car si l’homme a besoin du froment et du mais, le froment et le blé plus encore ont besoin de l’homme.

George et Maurine étaient les seuls à tenir un compte exact – ils le croyaient du moins – des mois et des jours. Les autres se fiaient seulement à la position du soleil et à l’aspect de la végétation. Ish tirait fierté de sa capacité à estimer le moment de l’année et, quand il comparait ses notes au calendrier de George, il ne trouvait jamais plus d’une semaine d’écart et en attribuait la faute à George dont la précision ne lui inspirait aucune confiance.

Peu importait une semaine de plus ou de moins pour les semailles du blé. La saison était beaucoup trop avancée. Le froid empêcherait la germination. Mieux valait attendre l’année prochaine.

Pourtant, dans les jours qui suivirent, Ish se mit à la recherche d’un champ bien exposé. Joey l’accompagnait et tous deux discouraient doctement sur les orientations, la nature du sol et les méthodes à employer pour protéger les récoltes des bêtes sauvages. En réalité, cette région était la plus mauvaise qu’on pût imaginer pour la culture du blé. La variété adaptée à la vallée sèche et chaude du rio Grande ne s’acclimaterait peut-être pas aux étés frais et brumeux des environs de San Francisco. Ish n’était pas agriculteur et n’avait même pas le goût du jardinage. Il ne possédait que quelques connaissances théoriques glanées au cours de ses études de géographie. Il se rappelait comment se forment les podzols et les tchernozioms et croyait pouvoir les reconnaître ; mais cela ne faisait pas de lui un fermier. La Tribu ne comptait aucun cultivateur, bien que Maurine eût grandi dans une ferme. Par hasard tous étaient d’anciens citadins et leur genre de vie s’en ressentait.

Un jour – une semaine déjà s’était écoulée et le souvenir de Charlie et du chêne commençait à s’effacer – Ish et Joey rentrèrent, heureux d’avoir trouvé un champ presque idéal. Em les accueillit sur le perron et Ish sut immédiatement qu’il était arrivé quelque chose.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.

— Oh ! pas grand-chose, dit-elle. Je l’espère tout au moins. Bob n’est pas très bien. »

Ish s’arrêta net et la regarda.

« Non, je ne crois pas, dit-elle. Je ne suis pas médecin, mais je ne crois pas qu’il s’agisse d’une maladie de ce genre. Ce serait impossible d’ailleurs. Viens le voir. Il dit qu’il se sent patraque depuis quelques jours. »

C’était Ish qui depuis des années jouait le rôle de médecin dans la Tribu. Il avait acquis quelque habileté pour traiter les coupures, les contusions et les entorses, et avait une fois remis un bras cassé. Mais sa science n’allait pas plus loin, car toutes les maladies, à l’exception de deux, avaient disparu.

« Il a peut-être mal à la gorge ? demanda-t-il. Ce sera vite guéri !

— Non », répondit-elle. Il en était persuadé d’avance. Em ne se tourmenterait pas pour si peu. « Non, répéta-t-elle, il n’a pas mal à la gorge. Il est allongé et paraît très fatigué.

— Les sulfamides feront l’affaire, déclara Ish gaiement. Par bonheur, les pharmacies en sont remplies. Et si les sulfamides ne suffisent pas, j’essaierai la pénicilline. »

Il monta rapidement. Bob était couché, immobile, le visage tourné du côté du mur.

« Oh ! je n’ai rien, dit-il avec irritation. Maman exagère. »

Qu’il se fût mis au lit était bien la preuve du contraire, pensa Ish. Un garçon de seize ans n’en arrive à cette extrémité que s’il ne peut plus tenir debout.

Ish se retourna et aperçut Joey qui regardait curieusement son frère.

« Joey, va-t’en, cria-t-il.

— Je veux voir. Je veux savoir ce que c’est que d’être malade.

Non, ne viens pas mettre ici ton nez. Quand tu seras plus grand et plus fort, je t’apprendrai à soigner les gens. Pour le moment, nous n’avons pas besoin que tu sois malade aussi. La première chose à savoir c’est que la maladie peut se communiquer. »

Joey s’en alla à regret ; sa curiosité l’emportait sur la crainte toute théorique de la contagion. La Tribu jouissait d’une santé florissante, et les enfants n’avaient pas appris à respecter la maladie.

Bob se plaignait de migraine et d’une fatigue générale. Il était immobile dans son lit et en proie à un grand accablement. Ish prit sa température et la trouva de 38,5°C, ce qui n’était pas catastrophique. Il ordonna deux cachets de sulfamides et un plein verre d’eau. Bob s’étrangla avec les cachets ; il n’était pas habitué à avaler des remèdes.

Recommandant à Bob de dormir, Ish sortit et ferma la porte.

« Eh bien ? s’interrogea Em.

Il haussa les épaules. « J’espère que les sulfamides feront leur effet.

— Cela ne me plaît pas. Si tôt…

— Oui, mais c’est sans doute une coïncidence.

— Peut-être. Mais c’est toi qui d’habitude te tourmentes le plus.

— Avant de commencer, j’attendrai les résultats du traitement. Deux cachets toutes les quatre heures.

— Espérons que cela suffira. » Elle s’en alla.

Avant même d’arriver au bas de l’escalier, Ish savait que le scepticisme d’Em était justifié. Comment ne pas se tourmenter ? Dans l’ancien temps, malgré les médecins et les services d’hygiène, l’attaque brusque et mystérieuse de la maladie était terrifiante. Encore plus maintenant.

Privé de la protection de la nation, privé aussi du trésor que la science médicale avait amassé de siècle en siècle, que l’homme se sentait nu, misérable, exposé à tous les dangers !

« C’est ma faute ! pensa Ish. Depuis le temps, j’aurais dû étudier les livres de médecine. J’aurais dû devenir médecin. »

Cependant l’étude de la médecine ne l’avait jamais attiré, même dans l’ancien temps, quand il cherchait sa voie. Les génies universels sont rares. D’ailleurs le besoin de médecin ne s’était encore jamais fait sentir, presque toutes les maladies semblant éteintes.