Les grands yeux noirs étaient calmes. Oh ! Mère des Nations ! Ish s’endormit.
Durant des jours et des nuits de délire, il ne sut ce qui se passait. Dans sa fièvre des formes vagues venues des ténèbres se mouvaient autour de lui et l’assaillaient, horribles, aussi insaisissables que le brouillard. Parfois il réclamait son marteau et il appelait Joey, parfois – pire – il criait le nom de Charlie. Mais, quand la terreur était à son comble, c’était Em dont il implorait le secours ; alors il s’éveillait, une douce main serrant la sienne et, dans les yeux qu’il interrogeait, il ne découvrait pas la peur.
La semaine suivante fut plus calme, mais il était si faible et si abattu qu’il avait l’impression que sa vie était si légère qu’elle allait s’envoler et il n’en éprouvait aucun regret. Mais quand il levait les yeux vers Em, le courage et la force revenaient en lui et il serrait les lèvres pour retenir sa vie prête à s’envoler comme un papillon s’il ouvrait la bouche. Tant qu’il verrait Em à son chevet, il en était sûr, il aurait assez d’énergie pour garder en lui ce palpitant souffle de vie si faible.
Quand elle s’éloignait, il songeait – car son esprit recouvrait peu à peu sa lucidité : « Elle ne tiendra pas jusqu’au bout ! Un de ces jours, elle tombera d’épuisement. La fièvre l’épargnera peut-être, espérons-le. Mais la charge est trop lourde pour une femme. »
Peu à peu, le sens des réalités lui revenait. Des malades étaient morts, il le pressentait, mais il ignorait qui ou combien. Il n’osait pas le demander.
Une fois il entendit Jeanie qui se lamentait bruyamment de la perte d’un enfant. En quelques mots, Em lui rendit le courage de continuer la lutte. George vint, vieil homme sale, sentant mauvais, malade de peur. Maurine avait une rechute et leur petit-fils râlait. Sans prononcer le nom de Dieu, Em renouvela sa confiance et ses forces. George s’en alla la tête haute en murmurant : « Oui, malgré Sa colère. » Ainsi, tandis que les ténèbres grandissaient et que la petite flamme de la bougie vacillait, prête à s’éteindre, Em refusait le désespoir et les soutenait tous.
« C’est curieux, pensa Ish, les dons qui me paraissaient les plus indispensables lui manquent ; elle n’a ni grande intelligence ni instruction. Elle n’a pas beaucoup d’idées. Mais quelle grandeur, quelle certitude dans son cœur ! Sans elle, ces dernières semaines, nous nous serions abandonnés au désespoir et à la mort. » Et il se sentait tout petit devant elle.
Un jour pourtant elle vint s’asseoir près du lit, avec sur son visage les traces d’une indicible lassitude. Ish fut épouvanté. Puis soudain, dans un élan de bonheur, il comprit qu’elle ne se serait pas assise là et n’aurait pas montré sa fatigue si l’avenir n’avait été assuré. Cependant, il n’aurait pas imaginé qu’on puisse avoir un visage aussi exsangue. Et derrière cette lassitude se cachait un grand chagrin.
Ish se rendit compte alors qu’il entrait en convalescence et que sans doute, moins faible qu’elle, il pouvait partager le fardeau.
Il la regarda et sourit et, malgré son accablement, elle sourit aussi.
« Dis-moi », murmura-t-il avec douceur.
Elle hésita et il pensait avec égarement : « Est-ce Walt ? Non, Walt n’a pas été malade. Aujourd’hui même il m’a apporté un verre d’eau. Jack ? Non, je suis sûr d’avoir entendu sa voix ; il était si vigoureux. Josey alors ? Ou Mary ? Plusieurs peut-être ? »
« Dis-moi tout ; je suis assez fort. » Et, affolé, il pensait : « Non, non, pas lui ! Il était chétif, mais les plus faibles sont peut-être ceux qui supportent le mieux la maladie. Non, non, pas lui ! »
« Cinq dans toute la rue. Cinq sont morts.
— Qui ? demanda-t-il et il fit appel à tout son courage.
— Tous des enfants.
— Et les nôtres ? » s’écria-t-il fou de terreur à la pensée qu’elle cherchait à l’épargner.
« Oui, il y a cinq jours », dit-elle.
Et ses lèvres ébauchèrent le nom, et il comprit avant même d’avoir entendu « Joey ». Il ne posa plus de question.
À quoi bon vivre désormais ? L’élu ! Les autres l’auraient suivi, lui seul était capable de porter le flambeau. L’enfant de l’avenir ! Ish ferma les yeux et resta immobile.
CHAPITRE IX
Sa convalescence traîna plusieurs semaines. Ses forces physiques revenaient lentement, mais il avait perdu ses forces spirituelles. Le miroir lui montra des mèches blanches dans ses cheveux. « Suis-je déjà vieux ? se demanda-t-il. Non, ce n’est pas l’effet de l’âge ! » Jamais plus il ne serait le même. Sa belle ardeur juvénile, sa confiance, étaient mortes.
Toujours il s’était targué d’être sincère à l’égard de lui-même et de regarder la vie en face. Maintenant il s’apercevait que sa pensée se dérobait devant certains sujets. Un reste de faiblesse sans doute ; dans quelque temps, il irait de l’avant.
D’autres fois – et il s’en effrayait – il refusait d’admettre la réalité ; il faisait des projets comme si Joey était encore là ; il cherchait une évasion dans le rêve. C’était une tendance qu’il avait toujours eue. Elle avait ses avantages et lui avait permis de supporter la solitude. Maintenant il fuyait un présent trop pâle. Un vers, lu au hasard de ses lectures pendant ces dernières années, le hantait quand il essayait d’affronter la réalité :
Enfuie à tout jamais la gaieté du matin !
Oui, à tout jamais ! Joey s’en était allé, l’ombre de Charlie planait sur eux et l’État indispensable avait surgi, la mort dans les mains. Et toutes ses tentatives, entreprises avec espoir dans la gaieté du matin, avaient échoué. Pourquoi ? De guerre lasse, il se réfugiait dans le rêve.
Quand il put réfléchir avec plus de calme, l’ironie des choses devint plus évidente. Les malheurs attendus n’arrivent pas ! Et les plans les mieux conçus ne peuvent empêcher la catastrophe que rien ne faisait prévoir.
La plupart du temps, il était seul. D’autres avaient encore besoin de soins et Em s’y consacrait. La compagnie d’Ezra lui aurait fait plaisir, mais Ezra était encore alité. À l’exception d’Em et d’Ezra, maintenant que Joey avait disparu, il n’aimait plus personne.
Un après-midi, après sa sieste, il trouva Em assise à son chevet. Les yeux mi-clos, il l’observa sans laisser voir qu’il était éveillé. Encore surmenée, Em n’était plus accablée de cette terrible lassitude. Malgré sa douleur, elle avait recouvré la sérénité. Le désespoir lui était étranger. Quant à la crainte, Ish ne songeait plus à la chercher.
Elle leva la tête, vit ses yeux ouverts et sourit. L’heure était venue d’affronter la réalité.
« J’ai à te parler », dit-il d’une voix qui était à peine un souffle, comme s’il dormait encore. Puis il s’arrêta.
« Oui, dit-elle tout bas ; oui, je suis là… Parle… Je suis là.
— J’ai à te parler », répéta-t-il sans oser commencer. Il se sentait petit et humble, pareil à un enfant effrayé qui, avant d’interroger un adulte, s’efforce de chasser la crainte et de reprendre confiance. Mais il n’était plus un enfant, il craignait qu’elle fût impuissante à lui rendre la paix.
« Je voudrais te poser quelques questions, demanda-t-il courageusement. Comment… est-ce…» Il s’interrompit encore.
Elle lui sourit simplement, peinée de sa faiblesse, mais ne lui conseilla pas de remettre l’entretien à un autre jour.
« Voilà ! dit-il avec désespoir. Qu’est-ce que tout cela signifie ? Je sais ce que pensent George et les autres. Je les ai entendus malgré ma fièvre. Est-ce un châtiment ? »