Il l’interrogea du regard, et pour la première fois au cours de ces semaines de cauchemar, il vit sur son visage la peur ou l’ombre de la peur. « Je lui donne le coup de grâce », pensa-t-il, pris de panique. Cependant, s’il n’allait pas jusqu’au bout, un mur de doute et de mensonge les séparerait à jamais.
Il reprit : « Tu comprends ma pensée. Est-ce parce que nous avons tué Charlie ? Dieu nous frappe-t-il ? Œil pour œil, dent pour dent ! Est-ce pour cela que tous… que Joey… ? S’est-il servi de Charlie comme instrument pour que nous sachions bien ce que cela veut dire ? »
Il se tut ; l’horreur décomposait le visage d’Em.
« Non, non ! cria-t-elle. Pas toi ! J’ai dû si souvent discuter toute seule avec les autres quand tu étais malade ! Je ne savais que leur répondre, mais j’étais sûre que c’était impossible. Je ne trouvais aucun argument. Je ne pouvais donc leur donner que mon courage. »
Elle s’arrêta, épuisée par sa véhémence. « Oui, continua-t-elle, j’ai laissé s’épancher mon courage… comme du sang ! À mesure, je me sentais m’affaiblir et je pensais : – En aurai-je assez ? En aurai-je assez ? Et toi, dans ton délire, tu parlais de Charlie. »
Elle se tut de nouveau mais il ne trouva rien à dire. « Oh ! cria-t-elle, ne me demande plus de courage. Je ne sais pas raisonner. Je ne suis jamais allée à l’université. Tout ce que je sais, c’est que nous avons agi pour le mieux. Si Dieu existe, si nous avons péché comme le prétend George, nous avons mal agi parce que nous sommes tels que Dieu nous a créés et je ne veux pas croire qu’il nous tende des pièges. Oh ! toi, tu es plus instruit que George ! Ne ramène pas au milieu de nous le Dieu de colère, le Dieu de mépris, celui qui ne nous dit pas les règles du jeu et nous frappe si nous les enfreignons. Ne le ressuscite pas. Pas toi ! »
Elle cacha son visage dans ses mains et il n’eût pu dire si elle avait peur ou non. Mais il savait qu’elle pleurait.
Et de nouveau il se sentit très petit et très humble devant elle. Une fois de plus, elle n’avait pas douté de lui. Il était maintenant calme, paisible, assuré. Oui, il aurait dû le savoir d’avance. Il se reprochait ses doutes. Il lui prit la main.
« Ne crains rien », dit-il sans songer à ce que ce conseil avait d’ironique dans sa bouche. « Tu as raison. Tu as raison ! Je n’aurai plus de telles pensées. Elles sont absurdes, je le sais. Mais la mort des siens est une dure épreuve et la maladie affaiblit. Ne l’oublie pas. Je ne suis pas encore en pleine possession de mes facultés. »
Brusquement elle l’embrassa à travers ses larmes et sortit. Elle avait repris ses forces. De nouveau, le courage émanait d’elle. Oh ! Mère des Nations !
Malgré sa faiblesse, Ish sentait aussi en lui un courage, peut-être emprunté à Em ou bien né des paroles simples qu’elle lui avait prodiguées.
« Joey est parti, pensa-t-il encore une fois. Joey est mort. Il ne reviendra pas. Jamais plus je ne le verrai arriver en courant, les yeux pétillant de curiosité. Mais l’avenir subsiste. J’ai les cheveux gris, oui, mais il me reste Em et les autres, et je peux encore être heureux. Demain ne sera pas tel que je l’imaginais maintenant que Joey est mort. Je ferai de mon mieux. »
Le sentiment de sa petitesse l’accabla. Toutes les forces de la nature se liguaient contre lui, contre le seul homme vivant capable de penser et de préparer l’avenir. Il avait essayé de les vaincre et elles l’avaient submergé. Oui, même avec l’aide de Joey, il n’eût pu en triompher. Ses plans devraient être plus subtils maintenant, il choisirait des objectifs moins ambitieux et plus pratiques ; il imiterait le renard et non le lion.
Le plus pressé était de recouvrer ses forces physiques. C’était l’affaire de deux ou trois semaines. Bien avant la fin de l’année il se remettrait au travail.
Immédiatement son esprit recommença à fonctionner. On pouvait compter sur lui. Ish se félicitait d’avoir un cerveau qui était un excellent instrument de travail, une machine un peu usée, mais encore capable de fonctionner régulièrement.
Cependant il était encore très faible et, au milieu de ses méditations, il s’endormit.
Peut-être étaient-ils trop nombreux, les êtres humains, les vieux systèmes de pensées, les livres. Peut-être les ornières de la pensée étaient-elles devenues trop profondes et les restes du passé étaient-ils trop encombrants, comme des tas d’ordures ou des vieux vêtements. Pourquoi le philosophe ne se réjouirait-il pas de voir tout effacé d’un coup d’éponge ? Alors les hommes repartiraient de zéro et joueraient le jeu avec de nouvelles règles. Qui sait si le gain ne serait pas plus grand que la perte ?
Pendant les semaines de l’épidémie, les rares personnes indemnes n’avaient pu qu’enterrer les morts en hâte. Lorsque tous furent guéris, George, Maurine et Molly réclamèrent un service funéraire.
Ish n’en voyait pas l’utilité et Em était de son avis. Il comprit pourtant que les autres y trouveraient une consolation. De plus, la cérémonie pouvait avoir une valeur pratique et marquerait la fin de cette période de danger, de peur et de deuil et le retour à la vie normale. En ce qui le concernait, sa douleur en serait probablement ravivée, mais après, il se tournerait résolument vers l’avenir et mettrait au point ses modestes projets.
Il proposa que, dès le lendemain de l’office, chacun reprenne ses activités habituelles. Il n’avait pas spécialement pensé à la réouverture de l’école, mais les autres supposaient qu’elle aurait lieu et il ne put qu’acquiescer.
D’un commun accord, Ezra fut choisi pour célébrer la cérémonie et il décida qu’elle commencerait dès l’aube.
Depuis que la lumière électrique manquait, tous se levaient avec le jour et ils ne sortirent pas de leur lit beaucoup plus tôt pour gagner la petite rangée de tertres avant que le soleil fût plus haut. Le ciel était clair, mais à l’ouest le flanc des collines restait obscur et les hauts pins ne jetaient pas encore leur ombre sur les tombes.
La saison était trop tardive pour les fleurs sauvages, mais les enfants, les plus grands, sous la direction d’Ezra, avaient coupé des branches de pin pour en recouvrir les tertres. Les tombes étaient au nombre de cinq seulement, mais représentaient une perte catastrophique. En proportion, cinq morts dans la Tribu étaient plus que cent mille jadis dans une cité comptant un million d’habitants.
Les survivants étaient tous rassemblés – les bébés dans les bras de leurs mères, les petits garçons et les petites filles cramponnés à la main de leurs pères.
Ish était là ; dans sa main droite il tenait solidement le marteau dont le poids l’entraînait vers la terre. Il avait quitté la maison les mains vides, mais Josey, croyant à un oubli, l’avait rappelé. Le marteau, aux yeux des plus jeunes, était un protocole rigoureux. Quelques mois plus tôt, Ish n’aurait pas cédé et aurait essayé d’éclairer Josey sur les dangers de la superstition. Mais, ce jour-là, il avait apporté le marteau. En réalité, il était obligé de se l’avouer, lui-même y trouvait un réconfort. Les événements récents lui avaient appris l’humilité. Si la Tribu avait besoin d’un emblème de force et d’unité, si le marteau, comme signe de ralliement, était nécessaire à leur bonheur, pourquoi faire valoir le rationalisme ? Peut-être le rationalisme était-il un des luxes que les hommes pouvaient se payer du temps de la civilisation.
Ils formaient maintenant un demi-cercle irrégulier en face des tombes, chaque famille groupée. De sa place, au centre, Ish regardait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre. George arborait un costume gris foncé, tout à fait de circonstance, celui sans doute qu’il revêtait pour les enterrements dans l’ancien temps quand il était diacre – ou son frère jumeau. Maurine, tout en noir, avait un voile de crêpe. Tant que ces deux-là vivraient, les règles traditionnelles seraient observées. Les autres, dans l’héritage laissé par la civilisation, avaient pris au petit bonheur les vêtements qui leur avaient paru les plus commodes. Les hommes et les garçons portaient des blue-jeans et des chemises de sport, avec de légers blousons pour se protéger de la fraîcheur du matin. Les petites filles ne se distinguaient de leurs frères que par leurs cheveux plus longs, mais les femmes et les jeunes filles affirmaient leur coquetterie féminine, avaient des jupes et des châles ou des écharpes de couleurs vives.