Ezra se détachait du groupe et se tenait prêt à parler. Les collines étaient à présent nimbées d’or ; le silence était plus profond. L’émotion serra la gorge d’Ish. La cérémonie lui paraissait dénuée de sens et, en face de la mort, toute parole est sacrilège. Pourtant ces rites funèbres répondaient à un des besoins les plus anciens de l’humanité, et qui sait s’ils n’auraient pas quelque résonance dans l’avenir ? Dans des milliers d’années, un anthropologue étudierait les mœurs des survivants du Grand Désastre. « On ignore presque tout de leur façon de vivre, écrirait-il. Quelques tombes récemment découvertes indiquent qu’ils pratiquaient l’inhumation. »
Le discours d’Ezra inspirait quelque appréhension à Ish. Tant de paroles maladroites sont prononcées en de telles occasions. Mais dès qu’Ezra eut commencé, Ish fut certain qu’il pouvait lui faire confiance. Ezra n’avait pas feuilleté les livres de prières et évitait les formules rituelles. Il ne parlait pas de vie éternelle. À personne, sauf à George, à Maurine, et peut-être à Molly, cette promesse n’aurait apporté de consolation. Le Grand Désastre jetait son ombre noire sur les traditions religieuses du passé.
Ezra, qui connaissait si bien le cœur humain, se contenta d’évoquer le souvenir des enfants morts. À propos de chacun d’eux, il raconta une petite anecdote drôle, quelque chose dont ils aimeraient tous se souvenir.
Quand, à la fin de son discours, il prononça le nom de Joey, Ish sentit ses jambes se dérober sous lui. Ezra ne fit pas allusion à la brillante intelligence de Joey ; il ne rappela pas qu’une année portait son nom. Il narra seulement quelques petits incidents de jeux comme pour les autres.
Tandis qu’Ezra parlait, Ish s’aperçut que les enfants le regardaient à la dérobée. Nul n’ignorait que Joey était tout particulièrement cher à son père. Se demandaient-ils si Ish, au dernier moment, n’allait pas s’avancer ; lui, l’Ancien, l’Américain, qui savait des choses si étranges, s’avancerait-il à la fin de la cérémonie, son marteau en l’air, pour déclarer que Joey n’était pas parti, que Joey vivait encore, que Joey reviendrait. Et verrait-on alors la tombe s’entrouvrir ?
Mais ils se bornaient à ces regards furtifs et ne disaient rien. Et Ish se sentait bien incapable de ressusciter les morts, quoi qu’ils puissent en penser.
Quand Ezra eut fini de parler de Joey, il prononça encore quelques phrases générales. Pourquoi ne s’arrêtait-il pas ? C’était un manque de tact de prolonger inutilement la cérémonie.
Brusquement le discours prit fin et, à la même seconde, le monde resplendit dans une apothéose de lumière. Le soleil se levait au-dessus des collines !
Ish hésita entre le plaisir et le mécontentement, « Calcul adroit, pensa-t-il. Mais simple mise en scène ! » Il interrogea les visages ; un sourire heureux les éclairait. Lui aussi se détendit, et, bien qu’il trouvât la procédé un peu trop théâtral, il se sentit réconforté.
La résurrection du soleil ! Le symbole vieux comme le monde ! Ezra était trop sincère pour promettre l’immortalité ; mais il avait choisi son moment et, par bonheur, aucun nuage n’assombrissait le ciel. Qu’on l’appliquât à la résurrection des morts ou à la survivance de la race humaine, le symbole était là.
Déjà le soleil glissait ses rayons entre les grands arbres noirs qui jetaient de longues ombres.
En cela aussi nous sommes des hommes, car nous pensons à nos morts. Il n'en a pas toujours été ainsi : quand l’un de nous expirait il restait étendu près de l’entrée de la caverne et nous continuions à marcher un peu courbés. Maintenant que nous nous sommes complètement redressés nous pensons à nos morts.
Après le dernier soupir, nous ne laissons plus le défunt à l’endroit même où il est tombé, nous ne le prenons plus par les jambes pour le traîner dans la forêt et le donner en pâture aux renards et aux rats. Nous ne le jetons plus dans le fleuve pour que le courant l’emporte.
Non, mais nous le couchons avec soin dans une fosse préparée d’avance et nous le recouvrons de feuilles et de branches Ainsi il retournera à la terre d’où viennent toutes choses.
Ou bien les branches des arbres le reçoivent et nous le confions aux vents du ciel. Et si les noirs oiseaux fondent sur lui à coups de bec, c’est bien aussi, car les oiseaux appartiennent au ciel et aux vents.
Ou bien le feu purificateur le dévore. Puis nous reprenons notre vie et bientôt nous oublions, comme les bêtes. Mais nous avons rendu honneur à nos morts et, le jour où nous cesserons, nous ne serons plus des hommes.
Après la cérémonie, ils s’en retournèrent chez eux dans la splendeur de l’aurore. Ish aspirait à la solitude, mais jugeait de son devoir de rester auprès d’Em. Toujours compréhensive, elle alla au-devant de ses désirs.
« Va, dit-elle. Une promenade te fera du bien, tu as besoin d’être un peu seul. »
Il accepta. Comme il l’avait craint, le service funèbre l’avait bouleversé. Certains, dans la douleur, ont besoin de compagnie, mais il était de ceux qui préfèrent la solitude. Il n’avait pas d’inquiétude à se faire pour Em. Elle était plus forte que lui.
Il ne se chargea pas de provisions ; il n’avait pas faim et il pourrait toujours entrer dans un magasin et prendre quelques boîtes de conserve. Il ne suspendit pas non plus son revolver à sa ceinture, bien que tous eussent pris l’habitude de ne pas s’éloigner des maisons sans arme. Au dernier moment cependant, après une courte hésitation, il saisit le marteau posé sur la cheminée.
Le fait qu’il le prenne le troubla un peu. Pourquoi ce marteau occupait-il une place si grande dans son esprit ? Ce n’était pas après tout le plus ancien souvenir du passé, la maison était pleine d’objets qui dataient de son enfance. Mais aucun d’eux ne lui tenait autant à cœur, peut-être parce que le marteau seul lui rappelait les premiers jours après le désastre. Pourtant il ne croyait pas à ce que pensaient les enfants de cet outil.
Il s’éloigna de la maison et marcha sans but, désireux seulement d’être seul. Le marteau que sa main balançait le gênait. Il commença à éprouver de l’impatience. Il finissait par être aussi superstitieux que les enfants.
Eh bien, pourquoi ne posait-il pas le marteau ? il le reprendrait au retour ou le lendemain. Cependant, il n’en fit rien.
Le plus irritant ce n’était pas l’ennui provisoire du marteau, mais cette idée fixe qui s’implantait dans son esprit. Il résolut d’en finir. Il ne deviendrait pas la proie d’une obsession. Il descendrait jusqu’au port et, debout sur le vieux quai, jetterait de toutes ses forces le marteau au loin dans les vagues. Le marteau s’enfoncerait dans la vase et ce serait fini. Il continua de marcher. Puis le souvenir de Joey s’empara de sa pensée et il oublia le marteau.
Au bout d’un moment, il sortit de son chagrin et s’aperçut qu’il avait toujours le marteau à la main ; il s’aperçut aussi qu’il n’avait pas pris la direction du port malgré sa décision. Il marchait vers le sud et non vers l’ouest.