« Le trajet serait trop long et je suis encore affaibli, se dit-il. Inutile d’aller si loin pour me débarrasser de ce vieux marteau. Je n’ai qu’à le jeter dans un ravin au milieu des buissons et j’oublierai bientôt où il est. »
Et aussitôt il se rendit compte qu’il se laissait duper par son esprit et que, même s’il jetait le marteau dans un ravin, il n’oublierait pas l’endroit et n’en serait pas débarrassé. Il renonça aux échappatoires ; non, il ne voulait pas se séparer de cet objet qui avait pris pour lui tant d’importance pour quelque raison inconnue. En même temps, il comprit pourquoi inconsciemment il dirigeait ses pas vers le sud. Il suivait la large avenue qui conduisait à l’université. Il n’était pas allé là-bas depuis longtemps. Son chagrin l’accompagnait encore, mais moins accablant, comme si sa décision de garder le marteau l’avait allégé.
Comme si souvent déjà, il regardait autour de lui le spectacle qu’offraient toutes ces années et son chagrin s’effaça. Ce quartier avait particulièrement souffert du tremblement de terre. Un ravin coupait en deux l’ancienne chaussée. L’eau des pluies l’avait élargi et approfondi. Un fouillis d’arbres et de buissons envahissait la rue. Balançant le marteau, Ish prit son élan et franchit d’un bond le fossé large d’un mètre vingt, heureux de constater que ses jambes, malgré la maladie, n’étaient pas trop faibles.
Des deux côtés de l’avenue, les maisons n’étaient plus que des tas de ruines, en raison du tremblement de terre ou simplement du temps qui passe. Des plantes grimpantes les recouvraient ; les perrons gauchis étaient envahis par les arbres.
Partout les plantes du pays s’étaient efforcées d’étouffer leurs rivales exotiques, jadis fierté des jardiniers.
Ish, au passage, notait les espèces qui avaient survécu. Plus de ces glycines et de ces camélias que l’on voyait autrefois partout. Les roses grimpantes restaient vigoureuses. Un cèdre de l’Himalaya étendait de magnifiques branches toujours vertes, mais n’avait donné naissance à aucun rejeton. Il pouvait vivre là mais sans se reproduire. Au contraire, sous un eucalyptus originaire d’Australie, une pépinière de surgeons prospérait dans l’humus et les feuilles mortes, où rien d’autre n’aurait pu pousser.
À l’entrée du campus s’étendait un boqueteau de pins parasols italiens. On ne trouvait pas là la confusion qui régnait dans les jardins, car ces arbres formaient une épaisse voûte et leur ombre était peu favorable aux mauvaises herbes. L’ensemble faisait encore l’effet d’un parc.
Au pied d’un pin se prélassait un gros serpent à sonnette, encore engourdi, semblait-il, par la fraîcheur de la nuit. Ish aurait pu facilement le tuer. Après une hésitation, il passa son chemin.
Non… il avait été mordu jadis, et il frissonnait encore à ce souvenir. Mais il n’en gardait pas rancune à la tribu des crotales. Cette morsure lui avait probablement sauvé la vie. Par reconnaissance, il aurait peut-être dû choisir ce serpent pour totem. Non, pas cela non plus. Il resterait neutre.
D’ailleurs sa tolérance ne s’exerçait pas uniquement à l’égard des serpents à sonnette. Et les enfants l’imitaient. À l’époque de la civilisation, les hommes se sentaient vraiment les maîtres de l’univers. Ils choisissaient leurs amis et leurs ennemis. Par conséquent, on tuait les serpents. Mais maintenant la nature avait repris son indépendance, et toute tentative de la contrôler était folie. On était devenu une partie intégrante de sa puissance. C’était se donner une peine inutile que de tuer un serpent à sonnette puisqu’on n’avait aucun espoir de les exterminer tous ou même de diminuer sensiblement leur nombre. Si un reptile se risquait aux abords des maisons, on l’écrasait, bien entendu, pour protéger les enfants. Mais on ne se mettait pas en campagne contre les serpents pas plus que contre les pumas.
Il descendit un escalier vert de mousse et d’herbes et traversa un pont de bois qui branlait sous ses pieds. Le pont était déjà vieux du temps de son enfance. Un épais fourré recouvrait les rives. Ish eut quelque difficulté à se frayer un chemin, bien qu’il sentit l’asphalte sous ses pas.
Un bruissement dans les buissons le fit tressaillir, un instant inquiet car il était sans arme. C’était peut-être un puma. Les loups et les chiens sauvages fréquentaient volontiers les alentours des ruisseaux.
Mais quand il fut sorti du fourré, il ne vit que des cerfs qui bondissaient sous les arbres.
À gauche s’élevait haut l’un des bâtiments de l’université dont il ignorait l’ancienne spécialisation. Les massifs, autrefois si bien taillés, masquaient les fenêtres du rez-de-chaussée maintenant qu’ils n’étaient que des broussailles.
Il continua sa route. Ce n’était plus très loin. Il traversa un autre fourré et aperçut devant lui la grande bibliothèque. Des buissons et des arbres la dissimulaient aussi aux regards. Une vitre était brisée, heurtée sans doute par la branche d’un pin au cours de quelque orage. Cet accident avait eu lieu depuis sa dernière visite qui remontait à plusieurs années. Il gardait cette bibliothèque en réserve pour l’avenir. Il avait même appris aux enfants à la respecter. Oui, il leur avait même, il en avait peur, laissé croire qu’elle était taboue. En fait, comme partout, il s’était efforcé de leur inculquer une religion presque mystique pour les livres. Un autodafé de livres lui paraissait le pire crime que l’homme pût commettre.
Il fit le tour de la bibliothèque non sans quelque difficulté, car de hautes broussailles lui barraient le passage ; il dut même escalader le tronc d’un pin abattu. Le bâtiment était encore en assez bon état. Il arriva enfin à la fenêtre qu’il avait cassée tant d’années auparavant, puis bouchée au moyen d’une planche. À l’aide du marteau il frappa sur la planche en ayant soin de ne pas la casser pour qu’elle puisse retrouver son usage. Après tout, se dit-il avec satisfaction, ce n’était pas pour rien qu’il s’était embarrassé du marteau.
La planche déplacée, il pénétra dans le bâtiment. Sa première intrusion par la fenêtre datait du temps où Em attendait l’aîné de leurs enfants, et où il venait chercher des livres d’obstétrique. Le problème qui lui paraissait alors si angoissant s’était résolu tout seul. Il aurait dû en conclure qu’il est vain de s’inquiéter et que la plupart des problèmes se résolvent d’eux-mêmes.
Il traversa le hall et ouvrit la vieille porte de la salle de lecture. Les choses n’étaient pas en aussi bon état qu’elles auraient pu l’être. Malgré ses précautions, des chauves-souris avaient cherché asile dans le bâtiment, profitant peut-être de la fenêtre récemment cassée. Des rats aussi étaient passés par là. Mais crottes et fiente n’avaient pas abîmé les livres. Il promena son doigt le long des reliures et le ramena couvert de poussière – moins peut-être qu’on aurait pu s’y attendre.
Oui, ils étaient encore tous là – plus d’un million de livres –, presque tout le savoir du monde, encore à l’abri entre ces quatre murs. Il éprouva une sensation de sécurité et d’espoir. Il contemplait ce trésor avec des yeux d’avare.
Il descendit un petit escalier en colimaçon et se dirigea vers la section géographique qui, aux jours lointains de ses études, était sa retraite préférée. Il retrouva les niches familières et en dépit des années, il se trouvait chez lui. Sur les étagères, il chercha les livres familiers.
Un volumineux bouquin relié de toile rouge attira son attention. Il le prit et souffla la poussière qui poudrait les tranches. C’était Le Climat à travers les Ages, par Brooks. Ish connaissait bien cet ouvrage. En l’ouvrant, il aperçut une fiche et remarqua que le dernier lecteur – un mois avant le Grand Désastre – était un nommé Isherwood Williams. Il mit quelques secondes à se rendre compte que cet Isherwood Williams n’était autre que lui-même. Personne ne l’avait désigné par son nom entier depuis des années. Oui, il avait lu ce livre au cours de son dernier trimestre d’études. C’était un bon ouvrage, intéressant, mais que les derniers travaux d’un Allemand – Zeimer ? – avaient rejeté dans l’ombre.