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Et soudain une nouvelle idée frappa Ish. Des vaches et des taureaux dans les champs, oui, mais que ferait-on quand toutes les cartouches seraient épuisées ? Quand il n’y aurait plus d’allumettes ? En fait, on n’aurait pas à attendre que les cartouches soient épuisées : la poudre se détériore avec le temps. Encore trois ou quatre générations et les hommes ne seraient plus que de misérables créatures qui auraient perdu les secrets de la civilisation sans avoir retrouvé l’ingéniosité déployée par les sauvages pour atteindre un certain niveau de stabilité et de confort. Peut-être – et ne fallait-il pas le souhaiter ? – d’ici trois ou quatre générations, la race humaine s’éteindrait-elle, incapable de passer de la vie végétative et parasite à des conditions plus stables et qui permettraient même un lent progrès.

Il assena un grand coup de marteau sur le bord de la marche. Un autre éclat de granit se détacha. Il le regarda tristement. Malgré toutes ses résolutions, ses pensées le tourmentaient toujours. Pourtant comment prévoir ce qui se passerait dans trois ou quatre générations ?

Il se leva et rebroussa chemin. Il était plus calme maintenant.

« Oui, pensa-t-il tout haut, le léopard ne peut changer de peau, et moi je ne peux m’empêcher de ressasser mes inquiétudes malgré mes vingt-deux ans de vie commune avec Em. Quand j’oublie le passé, c’est pour m’occuper de l’avenir. Du repos ! Oui, je devrais prendre un peu de repos. Mes tentatives ont échoué. Je le reconnais. Tout de même, je suis sûr que je recommencerai. Et si mes visées sont moins ambitieuses, j’aurai peut-être un peu plus de succès. »

CHAPITRE X

Quand, après une longue marche, il atteignit sa maison, ses vagues projets avaient pris forme, mais il attendit au lendemain matin pour les mettre à exécution.

La nuit une tempête d’automne éclata et, à son réveil, des nuages de pluie bas et gris avaient pris possession du ciel. Ish en fut surpris, car les récents événements lui avaient fait oublier la fuite du temps. Il se rappela que le soleil se couchait vers le sud et que, si on pouvait encore employer le terme, on était au mois de novembre. La pluie s’opposait à la réalisation immédiate de ses projets, mais rien ne pressait et il aurait ainsi le loisir de les mettre tout à fait au point.

Depuis la veille, sa conception des choses avait tellement changé que le tapage des enfants qui se rassemblaient le fit sursauter. « Bien sûr, pensa-t-il, ils attendent la classe. »

Il descendit au-devant d’eux. Ils étaient tous là, excepté Joey et deux plus petits. Ils se tortillaient sur leurs chaises, à moins qu’ils ne fussent installés confortablement par terre. Tous les yeux se levèrent vers Ish avec une attention inaccoutumée. Joey n’était plus là, les leçons s’en trouveraient peut-être modifiées. Mais cette curiosité, Ish ne l’ignorait pas, était passagère et ils retomberaient dans l’apathie contre laquelle il avait vainement lutté.

Son regard parcourut le petit groupe et s’arrêta sur chaque visage. C’était de beaux enfants ; aucun n’était réellement bête, mais tous manquaient de finesse. Non, pas d’élu parmi eux !

Il prit une décision, sans chagrin et sans regret.

« L’école est fermée », annonça-t-il.

Un moment, la consternation se peignit sur tous les visages ; puis la joie lui succéda, bien qu’ils n’osent pas la montrer ouvertement.

« L’école est fermée », répéta-t-il, et il ne put s’empêcher de prendre un ton dramatique. « Il n’y aura plus d’école… Jamais plus. »

La consternation renaquit et cette fois aucune joie ne lui succéda. Ils s’agitaient nerveusement sur leurs sièges. Plusieurs se levèrent pour partir. Cette fermeture de l’école était un événement grave, ils le sentaient sans bien en comprendre toute la portée.

Ils sortirent lentement, sans bruit. Après leur départ, une minute, le ruissellement de la pluie troubla seul le silence. Puis dans une explosion de cris bruyants, ils redevinrent des enfants. L’école n’avait été qu’un bref épisode ; ils l’oublieraient sans doute et certainement ne la regretteraient pas. Un moment Ish eut le cœur lourd. « Joey, Joey ! » pensa-t-il. Mais il ne se repentait pas de sa décision : c’était la seule raisonnable.

« L’école est fermée, pensa-t-il. L’école est fermée ! » Et il se rappela brusquement que, dans cette même pièce, bien des années plus tôt, il avait vu pâlir la lumière électrique.

Trois jours de pluie lui donnèrent le temps de réfléchir et de mûrir ses plans. Enfin, un matin, le ciel balayé par un vent froid du nord était d’un bleu intense. Le soleil brillant sécha les feuilles mouillées. C’était le moment.

Il chercha longtemps dans les jardins déserts transformés en jungle. On n’avait jamais fait dans la région le commerce des citrons, mais le climat convenait aux citronniers, et çà et là on en avait planté dans son jardin. Leur bois était tout à fait ce qu’il lui fallait. Il aurait pu se renseigner dans les livres, mais son attitude avait changé. Non, plus de livres. Il se débrouillerait par ses propres moyens.

Deux rues plus loin, dans un parc jadis si bien soigné, il trouva un citronnier vivant bien que resserré entre deux pins. Il avait beaucoup souffert des gelées de ces dernières années. N’ayant pu être protégé, il n’était plus qu’un reste de lui-même. De longs surgeons avaient poussé depuis sa base après le froid mais plusieurs étaient morts.

Ish s’introduisit dans le fourré en évitant les épines acérées, choisit un rejeton de la grosseur de son pouce et sortit son couteau. Le bois avait la dureté de l’os ; Ish parvint cependant à le scier et à le sortir du fourré. Le rejeton avait une longueur totale d’environ un mètre cinquante ; il était d’abord monté droit et d’un seul jet, mais, parvenu à une hauteur d’un mètre vingt, les branches des pins avaient interféré et l’avaient obligé à se recourber. La tige était à la fois forte et flexible. Ish l’appuya contre le sol, la fit plier et constata qu’elle se redressait aussitôt. Cela irait.

« Il ne m’en faut pas davantage », pensa-t-il un peu amèrement.

Il emporta la tige de citronnier chez lui et s’assit sur le perron au soleil pour l’amenuiser. D’abord il coupa la partie recourbée et eut une baguette bien droite d’un mètre vingt.

Il se mit alors en devoir de l’écorcer et d’effiler les deux extrémités. Ce travail lui demanda beaucoup de temps, car il s’interrompit souvent pour aiguiser la lame sur une meule. Le bois très dur l’émoussait en quelques instants.

Walt et Josey étaient allés jouer avec les autres enfants. L’heure du déjeuner les ramena.

« Que fais-tu ? demanda Josey.

— Je prépare un jeu », répondit Ish. Il avait essayé de leur montrer le côté pratique et utile de l’instruction ; c’était une erreur qu’il ne commettrait plus. Mieux valait faire vibrer cet amour du jeu, inné chez la race humaine.

Après le déjeuner, les enfants répandirent la nouvelle.

L’après-midi, George fit son apparition.

« Pourquoi ne venez-vous pas chez moi ? dit George ; j’ai un étau et un racloir. Votre travail avancerait beaucoup plus vite. »

Ish le remercia, mais donna la préférence à son couteau, bien que sa main lui fît mal. Il voulait accomplir sa tâche avec les outils les plus simples.

À la fin de l’après-midi, sa paume était couverte d’ampoules, mais il avait terminé. La baguette d’un mètre vingt était symétriquement effilée aux deux extrémités. Il l’appuya contre le sol, la courba en demi-cercle et la laissa se redresser. Satisfait, il tailla des encoches à chaque bout et remit joyeusement son couteau dans sa poche.