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Le lendemain matin, il se remit à l’œuvre. La ficelle ne manquait pas et il songea à prendre des lignes en nylon et à les tresser pour avoir une corde assez épaisse.

« Non, se dit-il. Je me servirai des matières premières qu’ils auront toujours sous la main. »

Dans la peau d’un veau récemment tué, il tailla une longue lanière. Ce fut un travail minutieux, mais le temps ne pressait pas. Il rasa les poils et l’amincit jusqu’à ce qu’elle ressemblât à un cordon. Ensuite il tressa trois bandelettes et eut ainsi une corde épaisse, et quand elle fut assez longue, il la termina de chaque côté par un petit nœud coulant.

Il demeura un moment la baguette d’une main et la corde de l’autre. Séparément aucun de ces deux objets n’avait de sens. Alors, courbant la tige de citronnier, il fixa les nœuds de la lanière dans les encoches pratiquées à ses extrémités et les deux objets n’en firent plus qu’un. La lanière était plus courte et la branche s’arrondit en forme d’arc. La corde se tendait d’une pointe à l’autre. Réunis, ces objets prenaient une signification nouvelle.

Ish contemplait l’arc, et la force créatrice de l’homme se manifestait de nouveau sur la terre. Il aurait pu aller dans un magasin de sports et y trouver un meilleur arc – un de deux mètres pour le tir professionnel. Mais il avait lui-même taillé le bois avec un instrument primitif et tressé une corde en lanières de peau de veau.

Il pinça la corde et sa vibration étrange le fit sourire avec satisfaction. Son travail était terminé pour aujourd’hui. Il débanda l’arc.

Le lendemain, pour la flèche, il coupa une branche de pin bien droite. Le bois vert n’opposait pas grande résistance et en une demi-heure la flèche fut prête. Quand il eut fini, il appela les enfants. Walt et Josey accoururent, Weston sur leurs talons.

« Nous allons faire un essai », annonça Ish. Il tendit l’arc et tira la flèche. Non empennée, elle vacillait un peu, mais il avait visé très haut et elle parcourut une quinzaine de mètres avant de tomber sur le sol où, par hasard, elle demeura fichée, toute droite.

Ish n’espérait pas une victoire aussi éclatante. Les trois enfants émerveillés restèrent un moment ébahis. Puis avec des cris de joie, ils coururent ramasser la flèche. Ish refit plusieurs essais.

Puis vint l’inévitable requête qu’escomptait Ish.

« Laisse-moi essayer, papa », supplia Walt.

Lancée par Walt, la flèche alla à peine à six mètres, mais le jeune garçon était content. Josey et Weston tour à tour essayèrent.

Avant l’heure du dîner, chaque enfant de la Tribu était fort affairé à se tailler un arc.

Le succès dépassait les espérances d’Ish. Moins d’une semaine plus tard, des flèches maladroitement lancées s’entrecroisaient dans l’air autour des maisons. Les mamans s’affolaient à l’idée des yeux crevés et deux enfants vinrent en pleurant se plaindre d’avoir reçu des flèches dans diverses parties de leur anatomie. Mais les flèches n’avaient pas de pointe et ne volaient pas très loin ; aucun accident grave ne fut à déplorer.

D’ailleurs des règlements sévères furent établis. « Défense de tirer à l’arc dans la direction de quelqu’un. » « Défense de jouer aux alentours des maisons. »

Des concours s’organisèrent. Sous la direction des aînés qui se servaient déjà de fusils, les enfants tirèrent à la cible. Ils essayèrent des arcs de différentes longueurs et de différentes formes. Josey se plaignit que Walt fût toujours le vainqueur ; Ish lui conseilla habilement de fixer quelques plumes de caille à l’extrémité de sa flèche. Elle obéit et remporta la victoire sur Walt. Toutes les flèches aussitôt se garnirent de plumes de caille et leur puissance de vol en fut accrue. Les aînés se laissèrent gagner par la contagion et se mirent à fabriquer des arcs, bien qu’ils eussent la permission de se servir d’armes à feu. Mais le tir à l’arc était en faveur surtout chez les cadets, trop jeunes pour les fusils.

Ish attendit son heure. Les premières pluies avaient reverdi la terre. Le soir, le soleil se couchait derrière les collines au sud du Golden Gate.

Walt et Weston, tous deux âgés de douze ans, complotaient de mystérieux exploits enfantins. Ils perfectionnaient leurs arcs et aiguisaient leurs flèches. Pendant la journée, ils s’absentaient durant des heures.

Un soir, Ish entendit le bruit d’une course précipitée sur les marches du perron. Walt et Weston entrèrent en coup de vent dans le salon.

« Regarde, papa ! » cria Walt, et il tendit à Ish le corps pathétique d’un gros lapin transpercé par une flèche de bois sans pointe.

« Regarde ! cria de nouveau Walt. J’étais caché derrière un buisson et j’ai attendu. Quand il est passé devant moi, je l’ai tué. »

Symbole de son triomphe, le pauvre corps qui pendait fit pitié pourtant à Ish.

« Quel malheur, pensa-t-il, que l’œuvre créatrice soit en même temps œuvre de mort. »

« Je te félicite, Walt, dit-il tout haut. C’est vraiment un coup de maître ! »

CHAPITRE XI

Chaque soir, le soleil se couchait dans le ciel sans nuages, un peu plus loin vers le sud. Il ne tarderait pas à retourner en arrière. Le temps était toujours au beau.

Un jour, si brusquement qu’on aurait pu indiquer l’heure et la minute, les enfants eurent assez des arcs et des flèches et se donnèrent à un autre engouement. Ish ne s’en affligea pas. Selon leur coutume, ils reprendraient le jeu plus tard, peut-être à la même époque de l’année. La fabrication des arcs et le tir des flèches ne tomberaient pas dans l’oubli. Vingt ans, cent ans s’il le fallait, l’arc resterait-il jouet d’enfant. À la fin, quand les munitions seraient épuisées, il serait encore là. C’était l’arme la plus perfectionnée de l’homme primitif et la plus difficile à inventer. Ish léguait à l’avenir ce précieux héritage. Lorsque les fusils ne serviraient plus à rien, ses arrière-petit-fils n’auraient pas que les mains nues pour lutter contre les ours et ne mourraient pas de faim au milieu des troupeaux. Ses arrière-petit-fils n’auraient jamais connu la civilisation, mais du moins ils ne seraient pas les frères des singes. Ils marcheraient la tête droite, en hommes libres, l’arc à la main. Et s’ils n’avaient plus de couteaux d’acier, ils tailleraient leurs arcs avec des pierres tranchantes.

Il projetait une autre expérience, mais rien ne pressait. Maintenant qu’il les avait pourvus d’une arme, il ferait un foret à arçon et apprendrait aux enfants à s’en servir. Lorsque les allumettes seraient épuisées, la Tribu saurait allumer un feu.

Cependant son enthousiasme, comme celui des enfants, se refroidit avec les semaines. Au lieu de savourer la victoire qu’il avait remportée en fabriquant l’arc et en le faisant adopter par les enfants, il se remémorait les malheurs de l’année. Joey était mort et cette perte était irremplaçable. Et le monde avait perdu sa fraîcheur et son innocence le jour où Em, George, Ezra et lui avaient écrit le mot fatal sur leurs bulletins de vote. Et la confiance et la foi s’étaient éteintes dans son cœur depuis qu’il avait abandonné l’espoir de voir renaître la civilisation.

Le soleil arrivait à l’extrémité sud de son trajet ; dans un jour ou deux, il rebrousserait chemin. Tout le monde se préparait pour la fête au cours de laquelle Ish graverait les chiffres dans le rocher et donnerait un nom à l’année. C’était leur plus grande solennité, à la fois commémoration de Noël et du Nouvel An et symbole de leur vie nouvelle. Ainsi que tout le reste, les fêtes avaient subi d’étranges changements en passant d’un monde à l’autre. La Tribu célébrait le Jour des Actions de Grâce autour d’une table bien garnie ; mais le 4 juillet et toutes les autres fêtes patriotiques avaient disparu. George, qui était traditionaliste et avait appartenu à un syndicat, cessait tout travail et s’endimanchait le jour approximatif de la fête du Travail. Mais personne ne l’imitait. Chose curieuse ou peut-être assez naturelle, les vieilles fêtes populaires survivaient mieux que les fêtes établies par la loi. Le 1er avril et la Toussaint étaient des occasions de réjouissances et les enfants n’oubliaient aucune des traditions que leur avaient transmises leurs pères et leurs mères. Six semaines après le solstice d’hiver venait le seul jour où, selon la légende, la marmotte peut voir son ombre, mais comme la marmotte ne fréquentait pas cette région, ils lui substituaient l’écureuil. Tout cela n’était rien en comparaison de la grande fête qui les réunissait autour du rocher.