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Les enfants discutaient entre eux du nom de l’année. Les cadets proposaient l’année de l’Arc et de la Flèche ; ceux qui étaient un peu plus grands, dont le souvenir remontait plus loin dans le temps, préféraient l’année du Voyage. Les aînés pensaient à d’autres circonstances et gardaient un silence gêné ; Ish devinait qu’ils songeaient à Charlie et aux autres morts. En ce qui le concernait, c’était la disparition de Joey et tous ses changements d’attitude qui étaient les événements de ces douze mois.

Enfin, un soir, le soleil se coucha presque au même endroit – un peu plus au nord peut-être – que la veille, et les parents, à la grande joie des enfants, décrétèrent que la fête aurait lieu le lendemain.

Ainsi, à la fin de cette vingt-deuxième année, ils se rassemblèrent autour du rocher ; Ish, avec son marteau et son burin, grava le nombre 22 dans la surface lisse, juste au-dessous de 21.

Toute la Tribu était là ; le temps était beau et chaud pour la saison et les mamans avaient même apporté les bébés. Les chiffres gravés, tous ceux qui étaient assez grands pour parler se souhaitèrent une bonne année, selon la coutume de l’ancien temps qui était encore en usage.

Puis, conformément aux rites établis, Ish demanda quel serait le nom de l’année. Un grand silence lui répondit.

Enfin Ezra, toujours secourable, prit la parole.

« Cette année nous a apporté beaucoup de tristesses et quel que soit le nom que nous lui donnions, il résonnera comme un glas à nos oreilles. Les chiffres sont réconfortants et n’ont rien de pénible en eux-mêmes. Ne donnons aucun nom à cette année ; appelons-la simplement l’année 22. »

(Ici s’achève la deuxième partie. Le second chapitre intermédiaire intitulé « Les Années fugitives » suit sans interruption de temps.)

LES ANNÉES FUGITIVES

Le fleuve des armées se remit à couler rapidement et maintenant, au lieu de lutter et de se débattre, Ish se laissait emporter au fil de l’eau.

Au cours de ces années, la Tribu cultiva un peu de blé, pas beaucoup, mais assez pour engranger une petite récolte et pour mettre de côté les grains pour de nouvelles semailles. Chaque automne, comme si la première pluie était un signal, les enfants reprenaient les arcs et les flèches, puis cherchaient un autre jeu. De temps en temps, les adultes se réunissaient. Jadis on eût appelé cela un conseil municipal, et leurs décisions, chacun le savait, les liaient tous.

« Du moins, pensait Ish, je léguerai ces coutumes à l’avenir. » Cependant, d’année en année, c’était les jeunes gens qui, dans ces séances, s’attribuaient la parole et les initiatives. Ish, il est vrai, présidait. Il occupait la place d’honneur, et ceux qui voulaient parler se levaient et s’inclinaient respectueusement devant lui. Il tenait son marteau ou le balançait nonchalamment. Quand la discussion s’échauffait entre deux jeunes gens, Ish faisait sonner le marteau et les adversaires, brusquement calmés, reprenaient une attitude déférente. S’il intervenait dans le débat, tous l’écoutaient attentivement, mais souvent se gardaient bien de suivre ses conseils.

Les années s’écoulaient ainsi. L’année 23 le Loup enragé, l’année 24 les Mûres, l’année 25 la Pluie interminable.

Lorsque vint l’année 26, le vieux George n’était plus parmi eux. Un soir il peignait, perché sur une échelle. Embolie ou chute accidentelle, personne ne le sut jamais. Mais on le retrouva mort au pied de son échelle. Après lui, les toits ne furent plus réparés ni les façades repeintes. Maurine vécut encore quelque temps dans la maison méticuleusement propre, au milieu de ses lampes à abat-jour roses sans lumière, de son poste de radio muet, de ses petites tables à napperons. Mais elle aussi était vieille et elle mourut avant le Nouvel An. Cette année-là s’appela l’année de la Mort de George et de Maurine.

Et les années se succédèrent : 27,28,29,30. On pouvait à peine se rappeler leurs noms et leur ordre. L’année du Blé était-elle avant l’année du Coucher de Soleil rouge, et celle-ci précédait-elle l’année de la Mort d’Evie ?

Pauvre Evie ! Ils l’enterrèrent à côté des autres et, dans sa tombe, elle devint pareille à eux. Elle avait partagé leur existence et personne ne savait si elle avait été heureuse et s’ils avaient bien agi en lui sauvant la vie. Une fois seulement elle joua un rôle important, mais court, quand Charlie l’avait choisie entre toutes les femmes de la Tribu ; puis elle était retombée dans son effacement. Les jeunes s’apercevaient à peine de sa disparition, mais les parents savaient qu’elle était un nouveau chaînon brisé de l’ancien temps auquel ils appartenaient.

Evie morte, les fondateurs de la Tribu n’étaient plus que cinq. Jean et Ish étaient les plus jeunes et c’était eux les mieux conservés ; cependant Ish, qui ne s’était jamais tout à fait guéri de son ancienne blessure, boitait de plus en plus. Molly se plaignait de vagues malaises et avait des crises de larmes. Une petite toux sèche tourmentait Ezra. La démarche d’Em avait perdu un peu de sa grâce royale. Cependant tous jouissaient d’une excellente santé et leurs petites incommodités n’étaient imputables qu’à la vieillesse proche.

L’année 34 fut une année mémorable. Ils savaient depuis quelque temps qu’une autre Tribu, moins nombreuse, était fixée au nord du golfe, mais cette année-là ils eurent la surprise de recevoir un messager chargé d’une offre d’alliance. Ish interdit au jeune homme de s’approcher, car le souvenir de Charlie incitait à la prudence. Quand le messager lui eut donné toutes les informations désirées, il réunit un conseil.

Ish présidait, son marteau à la main, car l’affaire était d’importance. Une discussion animée s’engagea. La crainte des maladies était renforcée par un préjugé contre les étrangers et leurs coutumes différentes. Pourtant une sorte de fascination de l’inconnu combattait le préjugé ; d’ailleurs beaucoup souhaitaient une augmentation des membres de la Tribu, surtout en femmes ; depuis des années les garçons étaient en excédent sur les filles et plusieurs jeunes gens étaient condamnés au célibat. Ish connaissait aussi le danger des mariages entre proches parents, inévitables au sein de la Tribu où chacun devait épouser son cousin.

Pourtant Ish lui-même, appuyé par Ezra, s’opposait à l’alliance par crainte de la maladie, et Jack, Ralph et Roger, les aînés, avaient gardé un souvenir assez vif de l’année 22 pour se ranger à leurs côtés. Mais les plus jeunes, surtout ceux qui n’étaient pas mariés, enfiévrés par la pensée des jeunes filles de l’autre Tribu, protestaient bruyamment.

Alors Em prit la parole. Ses cheveux avaient blanchi, mais sa voix calme domina le débat. « Je l’ai souvent répété, dit-elle, ce n’est pas vivre que de refuser la vie. Nos fils et nos petits-fils ont besoin d’épouses. Peut-être y a-t-il un risque de mort, mais tant pis, nous devons l’affronter. »