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Sa force sereine, plutôt que ses paroles, leur rendit confiance à tous. Ils votèrent l’alliance à l’unanimité.

Cette fois la chance leur sourit. Les autres, à leur contact, contractèrent la rougeole, mais l’épidémie fut sans gravité.

L’alliance opéra pourtant une scission et la Tribu se divisa en deux clans : les premiers et les autres. Les enfants nés d’un mariage mixte appartenaient au clan de leur père. Ish s’étonnait que la mère n’en ait pas la prérogative, contrairement à la coutume des peuples primitifs. La vieille tradition américaine était la plus forte.

L’année suivante, Em perdit ce qui lui restait de sa grâce royale ; brusquement Ish, sur son visage, remarqua d’étranges rides creusées non par la vieillesse, mais par la souffrance. Le teint mat que le sang généreux ne colorait plus, avait pris un gris de cendre. Le cœur glacé d’effroi, il comprit que l’heure de la séparation était venue.

Parfois, dans les sombres mois qui suivirent, il pensait : « C’est peut-être simplement l’appendicite. La douleur est à cet endroit. Pourquoi ne pas l’opérer ? Je pourrais lire les livres, apprendre ce qu’il faut faire. Un des garçons lui donnerait l’éther. Au pis aller, je mettrais simplement fin à ses souffrances. »

Mais au dernier moment il reculait ; sa main tremblait et son courage s’était affaibli ; il n’osait enfoncer le bistouri dans le flanc de celle qu’il aimait. Em ne pouvait compter que sur ses propres forces.

Et bientôt il dut s’avouer que ce n’était pas l’appendicite. Lorsque le soleil reprit sa course vers le sud, Em s’alita et ne se releva plus. Dans les pharmacies en ruine, il trouva des poudres et des sirops qui atténuèrent la souffrance. Quand elle avait pris le calmant, elle dormait ou restait immobile, souriante. Quand la douleur renaissait, Ish pensait : « Peut-être devrais-je augmenter la dose et mettre fin à son supplice. »

Mais il ne le faisait pas. Car, il le savait, Em aimait encore la vie et son courage ne faiblirait pas.

Il restait de longues heures à son chevet, sa main dans la sienne et, de temps en temps, ils échangeaient quelques paroles.

Comme toujours, c’est elle qui le réconfortait, malgré ses tortures, si près de la fin. Oui, il le comprenait, elle avait été une mère aussi bien qu’une épouse.

« Ne te tourmente pas pour les enfants, dit-elle un jour, ni pour les petits-enfants et tous ceux qui viendront après. Ils seront heureux, je crois. Du moins, ils seront aussi heureux qu’ils l’auraient été autrement. Ne pense pas trop à la civilisation. Ils la continueront. »

Avait-elle su d’avance ? Il se le demandait. Avait-elle devine qu’il échouerait ? Avait-elle pressenti ce qui se passerait grâce à son intuition féminine ? Ou grâce au sang différent qui coulait dans ses veines ? De nouveau il se demanda ce qui fait la grandeur de l’homme ou de la femme.

Josey s’occupait de la maison maintenant et soignait sa mère, Josey déjà maman, élancée, les seins ronds, la démarche gracieuse. De tous ses enfants, c’était elle qui ressemblait le plus à Em.

Les autres venaient aussi visiter la malade, les grands fils, les filles robustes et les petits-enfants. Déjà les aînés des petits-fils étaient poussés bien droits et les petites-filles commençaient à avoir un corps de femme épanoui.

En les observant à son chevet, Ish comprenait qu’Em avait raison. « Ils se tireront d’affaire, pensait-il. Les plus simples sont aussi les plus forts. Ils vivront ! »

Un jour il était assis près d’Em, sa main dans la sienne. Elle était très faible. Et soudain il sentit près d’eux une sombre présence. Em ne parlait plus et les doigts frémissaient légèrement dans sa main.

« Oh ! Mère des Nations ! pensa-t-il. Tes fils chanteront tes louanges et tes filles te béniront. »

Et il resta tout seul dans cette chambre où tout à l’heure ils étaient trois. La Mort était repartie et avait emporté Em. Il restait là, courbé, les yeux secs. Cela aussi s’achevait. Ils enseveliraient la Mère des Nations et ils ne mettraient rien sur sa tombe, car ce n’était pas leur coutume. Et, comme les hommes le font depuis le commencement, depuis que l’amour et la douleur ont fait leur apparition sur terre, il veilla la morte. Jamais on ne reverrait tant de grandeur.

Et les années continuaient à s’écouler et le soleil allait du nord au sud et du sud au nord. D’autres nombres étaient gravés dans le rocher.

Un jour de printemps, Molly mourut subitement, d’un arrêt du cœur sans doute. Cette même année, une grosse tumeur, rapidement, envahit Jean comme un monstre de cauchemar. Rien ne la soulageait et quand elle se donna la mort, pas une voix ne s’éleva pour la blâmer.

« C’est la fin ! pensait Ish. Nous, les Américains, nous sommes vieux et nous nous dispersons comme les feuilles du dernier printemps. » Alors la tristesse l’accablait. Cependant, quand il se promenait au flanc de la colline, il voyait de nombreux enfants qui jouaient et des jeunes gens qui s’interpellaient et des mères qui allaitaient leurs bébés ; peu de tristesse et beaucoup de gaieté.

Un jour, Ezra vint le trouver et lui dit : « Vous devriez prendre une autre femme. » Ish l’interrogea du regard.

« Non, dit Ezra, pas moi ; je suis trop vieux. Vous êtes plus jeune. Il y a une jeune femme chez les "autres" et pas d’homme pour l’épouser. Excepté quand on est très vieux, il est préférable de ne pas être seul et vous aurez d’autres enfants. »

Sans amour, il l’épousa. Elle fut la consolation de ses longues nuits, car il avait conservé sa vigueur. Elle lui donna des enfants, mais il n’eut jamais l’impression que ces enfants lui appartenaient vraiment, puisqu’ils n’étaient pas ceux d’Em.

D’autres nombres furent gravés dans le rocher. À l’exception d’Ish et d’Ezra, tous les Américains maintenant avaient disparu, et Ezra était un petit vieillard desséché et ridé qui toussait et devenait d’une maigreur squelettique. Ish lui-même avait les cheveux gris. Bien qu’il ne fût pas gras, son ventre s’arrondissait en bedaine et ses jambes étaient décharnées. Son côté restait douloureux à l’endroit où le puma avait enfoncé ses griffes, et il marchait peu. Cependant, l’année 42, sa jeune femme lui donna encore un fils. Il éprouva peu de tendresse pour ce bébé ; d’ailleurs maintenant il avait des arrière-petits-enfants.

Le dernier jour de l’année 43, Ish ne se sentit pas la force de se rendre au rocher plat où il gravait les chiffres et Ezra était trop faible. Ils remirent à plus tard le baptême de l’année. De temps en temps ils se promettaient de faire l’expédition ; sinon ils confieraient cette mission à l’un de leurs petits-fils. Quelquefois aussi les jeunes et même les enfants s’en inquiétaient. Mais au train où allaient les choses, puisqu’on avait retardé la date on pouvait la retarder un peu plus. « Aujourd’hui il pleut », ou « Il fait trop froid », ou « C’est le temps rêvé pour la pêche. » Les chiffres ne furent donc pas gravés, l’année n’eut pas de nom, la vie suivit son cours sans que personne ne s’en inquiète davantage. Et les années passèrent sans que personne pensât à les dénombrer.

À présent la jeune femme d’Ish n’avait plus d’enfants. Un jour elle se présenta devant lui accompagnée d’un homme de son âge et tous deux demandèrent respectueusement la permission de s’unir.

Et enfin Ish comprit qu’il accomplissait la dernière étape de sa vie étrange. De plus en plus souvent, suite à cela, lui et Ezra s’asseyaient cote à cote, comme deux personnes agés.

C’est chose banale de voir deux vieillards assis côte à côte et bavarder ; mais ici c’étaient les seules personnes âgées. Tous les autres étaient jeunes, du moins en comparaison. La Tribu avait des naissances et des morts, mais les naissances étaient toujours plus nombreuses que les morts et, parce que la jeunesse prédominait, l’air vibrait de rires.