Puis il se leva, la tête vers le ciel : le soleil était à l’est, non à l’ouest comme il s’y attendait. Ce devait être presque le milieu de l’été alors qu’Ish se croyait au début du printemps. Oui, au cours de ces années, il avait perdu la notion du temps ; ainsi le trajet quotidien du soleil d’est en ouest ressemblait au passage du soleil du nord au sud au long des saisons. Il les avait confondus. À cette pensée, il se sentit très vieux et très amer.
Cette tristesse réveilla le souvenir d’autres chagrins ; il pensa :
« Oui, Em est partie et Joey aussi, et même Ezra, mon bon camarade. »
Et se rappelant le passé et sa solitude, il se mit à pleurer tout bas, car il était très vieux et n’avait plus la maîtrise de lui-même. Il murmura : « Oui, ils sont tous partis ! Je suis le dernier Américain. »
(Fin du chapitre intermédiaire intitulé « Les Années fugitives ».)
TROISIÈME PARTIE
LE DERNIER AMÉRICAIN
Vive la joie dans les bois verts.
CHAPITRE PREMIER
Peut-être était-ce le même jour ou peut-être le même été ou peut-être même une autre année… Ish leva les yeux et distingua nettement un jeune homme debout devant lui. Il portait un blue-jean assez propre, orné d’étincelants rivets de cuivre ; ses épaules étaient couvertes d’une peau de bête dont les griffes pendaient. Dans sa main il tenait un arc et à son dos était attaché un carquois hérissé de flèches empennées.
Ish battit des paupières, car le soleil blessait ses vieux yeux.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il.
Le jeune homme répondit d’un ton respectueux : « Je suis Jack, Ish, en vérité vous le savez bien. »
Sa façon de prononcer « Ish » exprimait non pas une familiarité déplacée à l’égard d’un vieillard, mais, au contraire, la déférence et même la crainte comme si ce monosyllabe était beaucoup plus que le nom d’un vieil homme.
Ish, déconcerté, fronça les yeux pour mieux voir, car l’âge l’avait rendu presbyte. Jack avait les cheveux noirs, il en était sûr, ou peut-être gris maintenant, et ce garçon, qui se donnait ce nom, avait une longue crinière blonde.
« C’est mal de se moquer d’un vieillard, protesta Ish. Jack est mon fils aîné et je le reconnaîtrais. Il a des cheveux noirs et il est plus âgé que toi. »
Le jeune homme, avec un petit rire poli, répondit : « Vous parlez de mon grand-père, Ish, et en vérité, vous le savez bien. » De nouveau le nom « Ish » eut dans sa bouche un son étrange. Et Ish fut frappé par la répétition de la formule : « En vérité, vous le savez bien. »
« Es-tu des "premiers", demanda Ish, ou des "autres" ?
— Des "premiers" », répliqua-t-il.
Ish regarda plus attentivement et fut étonné qu’un jeune homme, qui depuis longtemps avait cessé d’être un enfant, portât un arc au lieu d’un fusil.
« Pourquoi n’as-tu pas un fusil ? demanda-t-il.
— Les fusils sont de simples jouets », dit Jack avec un rire un peu dédaigneux. « On ne peut pas être sûr d’un fusil, en vérité, Ish, vous le savez bien. Quelquefois le fusil part et il fait un grand bruit ; mais d’autres fois, vous appuyez sur la détente et vous n’entendez qu’un petit "clic". » Il fit claquer ses doigts. « On ne peut donc pas se servir de fusils pour la chasse, bien que les aînés prétendent que cela se faisait autrefois. Maintenant nous employons la flèche parce qu’on peut compter sur elle. Jamais elle ne refuse de voler. Et d’ailleurs… – ici le garçon se redressa fièrement –, d’ailleurs il faut être fort et habile pour tuer avec l’arc ; mais n’importe qui, paraît-il, pouvait tuer avec un fusil, en vérité, Ish, vous le savez bien.
— Montre-moi une flèche », dit Ish.
Le jeune homme prit une flèche dans le carquois, la regarda et la lui tendit.
« C’est une bonne flèche, dit-il. Je l’ai faite moi-même. »
Ish regarda la flèche et la soupesa. Ce n’était pas un jouet d’enfant. Longue d’un mètre, elle était taillée dans un bois droit et grenu sans défaut, arrondie et lisse. Des plumes lui prêtaient leur légèreté, mais Ish ne put reconnaître quel oiseau les avait fournies. Ses doigts lui disaient cependant qu’elles étaient arrangées avec soin ; ainsi la flèche filerait comme une balle de fusil et son vol l’emporterait plus loin, sans dévier.
Ensuite il examina la pointe de la flèche, par le toucher plutôt que par la vue. La pointe était très aiguë aux deux extrémités. Ish se piqua le pouce. Ses aspérités lui révélaient qu’elle était faite habilement d’un métal battu au marteau. La couleur, autant qu’il en pouvait juger, était d’un blanc argenté.
« Avec quoi est-elle faite ? demanda-t-il.
— Avec un de ces petits objets ronds où sont gravées des figures. Les vieux avaient un nom pour les nommer, mais je l’ai oublié. C’est quelque chose comme "pièces". »
Le jeune homme s’arrêta pour laisser à Ish le temps de le renseigner ; mais il ne reçut pas de réponse et continua, fier d’en savoir si long sur les flèches.
« Nous avons trouvé ces petits objets dans les vieilles maisons. Souvent, il y en avait de pleines boîtes et de pleins tiroirs. Quelquefois ils étaient réunis en rouleaux pareils à de courts morceaux de bois mais plus lourds. Quelques-uns sont rouges et d’autres blancs comme celui-ci, et il y a deux sortes de blancs. Certains portent l’image d’un taureau avec une bosse ; nous ne nous en servons pas, ils sont trop durs à marteler. »
Après avoir réfléchi, Ish comprit.
« Et cette pointe blanche ? demanda-t-il. Portait-elle un relief ou une image ? »
Jack prit la flèche des mains d’Ish et regarda, puis la lui rendit.
« Tous ont des images, dit-il ; mais je regardais si je pouvais en distinguer la forme. Le marteau ne l’a pas entièrement effacée. C’est l’une des plus petites avec une femme ayant des ailes des deux côtés de la tête. Sur d’autres on voit des faucons, mais pas de véritables faucons. » Il était content de parler. « Sur d’autres, des hommes, du moins on dirait des hommes ; l’un d’eux a une barbe et un autre de longs cheveux qui flottent derrière lui, et un autre un visage énergique sans barbe avec des cheveux courts et une mâchoire très lourde.
— Sais-tu qui sont ces hommes ? »
Le jeune homme regarda de côté et d’autre avec un peu de nervosité.
— Oh ! nous croyons, et en vérité, Ish, vous le savez bien, que c’étaient les Très Anciens qui existaient avant nos Anciens. »
La foudre ne gronda pas dans le ciel et le jeune homme constata qu’Ish ne manifestait pas de mécontentement.
« Oui, c’est sûrement cela, en vérité, Ish, vous le savez bien, ces hommes et les faucons et les taureaux ! Peut-être les femmes ailées étaient-elles nées du mariage d’un faucon et d’une femme. En tout cas, ces Anciens ne semblent pas s’offenser que nous prenions leurs images pour en faire des pointes de flèches. Cela m’a étonné. Peut-être sont-ils trop grands pour se soucier des petits détails, ou peut-être ont-ils accompli leur œuvre voici très longtemps, et, maintenant, ils sont vieux et faibles. »
Il se tut et Ish comprit qu’il était content de lui et de son éloquence et qu’il cherchait rapidement autre chose à dire. On ne pouvait lui reprocher de manquer d’imagination.