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« Oui, continua Jack, j’ai une idée. Nos Anciens, les Américains, ont fait les maisons et les ponts et les petits objets ronds qui nous servent à faire des pointes de flèches. Mais ces autres, les Anciens des Anciens, peut-être ont-ils fait les collines et le soleil et les Américains eux-mêmes. »

Bien que ce fût vraiment facile de se payer la tête du jeune homme, Ish ne put s’empêcher de parler en jouant sur les deux sens.

« Oui, dit-il, j’ai entendu dire que ces Anciens ont fait les Américains, mais je doute que les collines et le soleil soient leur œuvre. »

Sans comprendre, Jack fut sensible à l’ironie du ton et garda le silence.

« Parle-moi encore des pointes de flèches, dit Ish. Je ne m’intéresse pas à la cosmogonie. « Il employa ce dernier mot avec une malice bon enfant, sûr que son jeune ami ne le comprendrait pas, mais en admirerait la longueur et le son.

« Oui, les pointes de flèches », dit l’autre ; après une hésitation, il reprit confiance. « Nous employons les rouges et les blanches. Les rouges pour les taureaux et les lions. Les blanches pour les cerfs et le petit gibier.

— Pourquoi donc ? » demanda Ish rudement, car son vieux rationalisme se révoltait contre de telles superstitions et pratiques magiques. Pourtant la question ne décontenança pas le jeune homme.

« Pourquoi ? Pourquoi ? Qui pourrait dire pourquoi ? Excepté vous-même, Ish ! C’est comme cela. » Il hésita et le soleil attira son attention. « Oui, c’est comme le soleil qui tourne autour de la terre. Mais naturellement personne ne sait pourquoi ni ne se demande pourquoi. Et pourquoi y aurait-il un pourquoi ? »

Quand il eut prononcé ces mots, Jack se rengorgea comme un grand philosophe qui vient d’exprimer une vérité éternelle. En y réfléchissant, Ish se demanda si cette naïveté apparente ne cachait pas une grande profondeur. A-t-on jamais trouvé la réponse aux « pourquoi » ? Les choses peut-être n’existent que dans le présent.

Cependant, Ish en était certain, l’argument était faux quelque part. On ne saurait concevoir la vie humaine sans la causalité. Ces pointes de flèches de couleurs différentes en faisaient foi, non le contraire. Mais le rapport de cause à effet était faux et absurde. Le jeune homme croyait que pour tuer les taureaux et les lions les pointes de flèches devaient être en cuivre, tandis que l’argent convenait pour les cerfs et le petit gibier. Cependant ces deux métaux donnaient des flèches dures et pointues sans grande différence entre elles. Mais pour des esprits primitifs la couleur était le facteur déterminant. C’était pure superstition.

Au fond de son cœur, Ish sentit renaître sa vieille haine pour les idées fausses. Malgré son âge, il pouvait faire quelque chose.

« Non ! » cria-t-il si brusquement que le jeune homme sursauta. « Non ! ce n’est pas vrai. Blanches ou rouges, les pointes de flèches sont pareilles…» Mais sa voix s’éteignit lentement.

Non, mieux valait s’abstenir. Il croyait entendre une belle voix de contralto : « Du calme ! » Il arriverait peut-être à persuader ce jeune homme appelé Jack qui, sans contredit, était intelligent et doué d’imagination comme l’avait été jadis celui qui s’appelait Joey. Mais à quoi bon ? Le jeune homme serait déconcerté et mal à l’aise parmi les autres. Et quelle était vraiment la différence ? Les pointes de flèches en cuivre n’étaient pas moins efficaces contre les fauves et si les chasseurs leur attribuaient un pouvoir plus grand, cette pensée redoublait leur courage et raffermissait leur main.

Ish, sans rien ajouter, sourit au jeune homme de manière rassurante et regarda de nouveau la flèche.

Frappé par une autre pensée, il demanda :

« Ces petits objets ronds, vous en trouvez tant que vous voulez ? »

Le garçon rit gaiement comme si la question était absurde.

« Oh ! oui, dit-il. Nous pourrions passer tout notre temps à faire des pointes de flèches, nous n’en manquerions jamais. »

C’était probablement vrai, songea Ish. Même si la Tribu maintenant comptait cent hommes, des milliers et des milliers de pièces de monnaie remplissaient les tiroirs-caisses et les coffres-forts, même dans ce seul coin de la ville. Et les pièces épuisées, les milliers de kilomètres de fils téléphoniques les remplaceraient. En fabriquant le premier arc, il se le rappelait, il imaginait que la Tribu munirait ses flèches de pointes en pierre. Mais elle avait brûlé les étapes et déjà façonnait le métal. Ainsi peut-être ses descendants avaient-ils dépassé le moment critique. Ils avaient cessé d’oublier pour apprendre. Au lieu de continuer à glisser vers la sauvagerie, ils demeuraient stables ou même commençaient à prendre de l’assurance graduellement. En leur léguant les arcs, Ish leur avait rendu service et il se sentit réconforté.

Ish tendit la flèche à Jack. « C’est une très belle flèche », déclara-t-il, bien qu’il eût peu de lumières sur ce sujet.

Le jeune homme rayonna de bonheur à cet éloge et Ish remarqua qu’il traçait une marque sur sa flèche avant de la remettre dans le carquois, comme s’il voulait la reconnaître et la distinguer des autres. Et soudain le cœur d’Ish se gonfla de tendresse. Depuis qu’il était vieux et passait son temps assis sur le flanc de la colline, il n’avait jamais éprouvé une aussi forte émotion. Ce Jack, qui faisait partie des « premiers », devait être son arrière-petit-fils de sa branche aînée et c’était aussi un arrière-petit-fils d’Em. Ish le contempla avec affection et lui posa une question inattendue.

« Jeune homme, dit-il, es-tu heureux ? » Jack tressaillit à cette question et regarda de tous côtés avant de se décider à répondre.

« Oui, je suis heureux. La vie est ce qu’elle est et je fais partie de la vie. »

Quel était le sens de cette phrase ? se demandait Ish. Était-ce formule naïve ou cachait-elle une profonde philosophie ? Il ne put en décider. Pendant qu’il réfléchissait, le brouillard se répandit de nouveau dans son esprit. Ces mots, aussi étranges qu’ils fussent, rendaient un son familier. Il ne croyait pourtant pas les avoir déjà entendus, mais une personne qu’il avait connue autrefois aurait pu les prononcer. Car le jeune homme n’avait pas interrogé, mais affirmé. Ish ne pouvait se rappeler qui était cette personne, mais il eut une impression de douceur et de chaleur et une vague de bonheur l’envahit.

Quand il sortit de sa rêverie et leva de nouveau la tête, il était seul. En réalité, Ish eût été incapable de dire si la conversation avec le jeune homme du nom de Jack avait eu lieu ce jour-là, ou un autre jour ou peut-être même un autre été.

CHAPITRE II

Un matin Ish s’éveilla de si bonne heure qu’une demi-obscurité remplissait encore sa chambre. Il resta immobile sans savoir où il était et, pendant un moment, il se crut retourné aux jours de son enfance quand il se glissait dans le lit de sa mère à l’aube pour s’y réchauffer. Il comprit qu’il ne pouvait en être ainsi et il tendit la main vers Em qui, sans doute, dormait à ses côtés. Mais non, Em était morte. Alors il pensa à sa jeune femme. Elle n’était pas là non plus ; depuis longtemps il l’avait accordée à un homme plus jeune, car une femme doit porter des enfants afin que la Tribu s’accroisse et que les ténèbres reculent. Et il se rendit compte qu’il était très vieux et qu’il était tout seul dans le lit. Cependant c’était toujours le même lit et la même chambre.

Sa gorge se serra. Au bout d’une minute, il descendit lentement du lit et, d’un pas incertain sur ses vieilles jambes ankylosées, il se dirigea vers la salle de bains pour boire une gorgée d’eau. En entrant il leva la main droite et tourna le commutateur électrique. Un déclic familier résonna et la pièce fut inondée de clarté. Presque aussitôt Ish se retrouva dans la pénombre et il comprit que l’électricité ne s’était pas allumée. Elle n’avait pas brillé depuis des années et ne brillerait jamais plus ; le déclic familier avait trompé son vieux cerveau et lui avait donné un instant l’illusion de la lumière. Mais il ne s’en tourmenta pas, car cela lui était déjà arrivé.