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Il tourna le robinet du lavabo, l’eau ne coula pas. Et il se rappela que, depuis des années, l’eau avait cessé de couler.

Il ne pouvait pas boire, mais il n’avait pas tellement soif ; sa gorge était sèche, c’était tout. Après avoir avalé sa salive plusieurs fois, il se sentit mieux. Il retourna près du lit, hésita et renifla. Au cours des ans, les odeurs avaient plusieurs fois changé. Très loin dans le passé, c’était l’odeur d’une grande ville. Elle avait fait place à l’odeur saine des choses vertes qui grandissaient. Puis cette senteur s’était évaporée. Et maintenant, dans les vieilles maisons, ne flottait plus qu’un relent de vieillesse et de moisi. Ish y était habitué et ne le remarquait plus. Mais ce matin une âcre fumée s’y mêlait C’était ce qui l’avait réveillé, mais il n’éprouvait aucune crainte et il se recoucha.

Un vent du nord agitait les pins qui maintenant encerclaient la maison, et les branches sifflaient et venaient cogner les vitres et les murs.

Le vacarme l’empêcha de se rendormir et il resta à écouter. Il aurait voulu savoir l’heure, mais depuis des années il ne remontait plus les pendules. Qu’importait le temps puisqu’il n’avait plus de rendez-vous à tenir, de choses à faire. Il y avait longtemps que les mœurs avaient changé et il était si vieux lui-même qu’il avait presque cessé de vivre. À certains égards déjà, semblait-il, il avait quitté le temps pour l’éternité.

Il était seul dans la vieille maison délabrée. Les autres dormaient dans d’autres habitations, ou, l’été, en plein air. Peut-être qu’ils sentaient que la vieille demeure était hantée par les fantômes du passé ; mais, pour Ish, les morts étaient plus proches que les vivants.

À défaut d’horloge, de vagues lueurs lui indiquaient que le soleil ne tarderait pas à se lever. Il avait dormi assez longtemps pour un vieillard. Il continuerait à se tourner et à se retourner dans son lit jusqu’à l’aurore et quelqu’un – il espérait que ce serait le jeune homme appelé Jack – viendrait lui apporter son déjeuner. Ce serait un os de bœuf bien braisé dont il sucerait la moelle, et une bouillie de farine de blé. La Tribu le comblait d’égards. La farine de blé, denrée rare, lui était réservée. On envoyait quelqu’un pour porter son marteau et l’aider à sortir, et il pouvait aller s’asseoir sur la colline les jours de soleil. Le plus souvent c’était Jack qui lui rendait ces soins. Oui, il était très choyé bien qu’il ne fût qu’un vieillard inutile. Parfois, il est vrai, les jeunes gens qui le prenaient pour un dieu s’impatientaient et le pinçaient.

Le vent soufflait toujours et les branches cinglaient les murs. Mais il avait encore besoin de sommeil et, au bout d’un moment, il s’assoupit malgré le bruit.

Les passes de montagne et les longs talus des routes dessineront encore, même dans dix mille ans, d’étroites vallées et des crêtes. Les masses de béton, qui étaient les digues, demeureront aussi longtemps que celles de granit.

Mais l’acier et le bois périront. Trois feux les dévoreront.

Le plus lent de tous est le feu de la rouille qui brûle l’acier. Accordez-lui pourtant quelques siècles, et le pont suspendu qui enjambe l’abîme ne sera plus qu’un peu de cendre rouge sur les pentes au-dessous de lui.

Plus rapide est le feu de la pourriture qui attaque le bois.

Mais le plus rapide de tous est le feu de la flamme.

Brusquement Ish se sentit rudement secoué. Il s’éveilla en sursaut. En ouvrant les yeux, il aperçut penché sur lui le visage de Jack, rempli de terreur.

« Levez-vous ! Levez-vous vite ! » criait Jack. Sous le choc de ce brusque réveil, Ish fut aussitôt lucide et son corps et son esprit recouvrèrent leur activité plus rapidement. Aidé de Jack, il enfila quelques vêtements. La fumée, et non plus seulement son odeur, envahissait la pièce. Ish toussait et ses yeux pleuraient. Il entendit un craquement et un grondement sourd. Ils descendirent précipitamment. En sortant de la maison, Ish fut étonné par la violence du vent. Des volutes de fumée fuyaient devant les rafales de feuilles et d’écorces enflammées.

Le sinistre ne surprenait pas Ish. Il avait toujours su qu’un jour cela arriverait. Chaque année, les folles avoines grandissaient, venaient à maturité et séchaient sur place. Chaque année, les buissons dans les jardins déserts devenaient plus épais sur un matelas de feuilles mortes. Ce n’était qu’une question de temps. Un jour, un feu allumé par un chasseur propagerait l’incendie ; attisées par le vent, les flammes ravageraient ce côté du golfe comme elles avaient dénudé l’autre côté.

Au moment où ils atteignirent le trottoir, la masse compacte des broussailles autour de la maison voisine s’enflamma tout à coup dans un grondement qui fit reculer Ish. Jack l’entraîna loin du brasier. À ce moment, Ish s’aperçut qu’il avait oublié quelque chose, mais il ne savait au juste quoi.

Ils rejoignirent deux autres jeunes gens qui regardaient les flammes. Alors Ish se rappela. « Mon marteau ! cria-t-il. Où est mon marteau ? »

À peine les mots étaient-ils sortis de sa bouche, il eut honte de faire tant de bruit pour une bagatelle à un instant si critique. Après tout, le marteau n’avait aucune espèce d’importance. À son grand étonnement, ses paroles consternèrent les trois jeunes gens. Ils se regardèrent, frappés de panique. Brusquement Jack retourna en courant vers la maison au milieu de l’épaisse fumée qui montait à présent des buissons du jardin.

« Reviens, reviens », lui cria Ish ; mais sa voix n’était pas très forte et il était à moitié suffoqué par la fumée.

« Ce serait horrible, pensait-il, que Jack fût victime de l’incendie à cause d’un simple marteau. »

Mais Jack revint en courant. Sa peau de lion était roussie et il s’efforçait d’éteindre les flammèches qui la couvraient. Mais il était sain et sauf. Les autres jeunes gens manifestèrent un incompréhensible soulagement en voyant le marteau dans sa main.

Ils ne pouvaient rester où ils étaient sans risquer d’être rejoints par l’incendie.

« Où faut-il aller, Ish ? » demanda l’un d’eux. Ish s’étonna que cette question lui fût posée à lui, vieillard moins capable qu’eux de savoir ce qu’il fallait faire. Puis il se rappela que parfois avant de partir pour la chasse, ils lui demandaient de quel côté ils trouveraient du gibier. S’il gardait le silence, ils le pinçaient. Il ne tenait pas à être pincé et il se mit à penser très fort. Les jeunes gens couraient assez vite pour être bientôt en sécurité, mais il ne pourrait les suivre. Son esprit travaillait avec une activité qu’il n’avait pas connue depuis longtemps. Peu désireux d’être brûlé vif avec ses jeunes amis, Ish redoutait également d’être rudoyé. Il songea à la dalle où autrefois il gravait les chiffres des années. Cette pierre plate était entourée de hauts rochers complètement dénudés, qui leur offriraient un asile, car, parmi eux, les flammes n’auraient aucun aliment.

« Allons du côté des rochers », ordonna-t-il, et ils comprirent aussitôt desquels il parlait.

Malgré l’aide des jeunes gens, Ish était épuisé quand ils atteignirent le but et furent à l’abri. Il s’allongea, à bout de souffle et, peu à peu, ses forces revinrent. L’incendie continuait ses ravages, mais ici ils étaient hors de danger. Deux rochers, dont les sommets se rejoignaient, formaient une grotte naturelle.