Выбрать главу

Accablé de lassitude, Ish tomba dans un profond sommeil proche de l’évanouissement, car la fuite éperdue devant les flammes avait surmené son vieux cœur. Quand il reprit ses sens, il resta immobile, d’une lucidité qui ne lui était plus coutumière.

« Oui, pensa-t-il, la sécheresse de l’automne et les vents du nord favorisent les incendies. Et cet automne suit l’été où j’ai fait la connaissance de Jack et où nous avons parlé des pointes de flèches. Depuis Jack a pris soin de moi ; la Tribu le lui a sans doute ordonné lors d’une réunion. Après tout, je suis très important, je suis un dieu. Non, je ne suis pas un dieu, mais je suis peut-être l’oracle d’un dieu. Non, je sais que ce n’est pas vrai non plus. Mais ils m’entourent de soins et d’attentions parce que je suis le dernier Américain. »

Et de nouveau, épuisé par la longue course, il s’endormit ou peut-être s’évanouit.

Au bout d’un moment, de nouveau il revint à lui. Son état d’inconscience n’avait pas duré longtemps, car les flammes crépitaient encore. Ses yeux, quand il les ouvrit, rencontrèrent la voûte grise du rocher et il comprit qu’il était allongé sur le dos. Les petits jappements d’un chien frappèrent ses oreilles.

Son esprit était plus lucide que tout à l’heure, si lucide qu’Ish fut d’abord surpris, puis un peu effrayé, car il avait l’impression de voir le passé et l’avenir en même temps que le présent.

« Ce second monde… il a disparu aussi. » Ses pensées vacillaient comme la flamme d’une bougie. « J’ai vu s’effondrer le monde immense d’autrefois. Maintenant ce petit monde, mon second monde, disparaît. L’incendie le dévore. Ce feu que nous avons connu si longtemps, le feu qui nous réchauffe, le feu qui nous détruit. On disait jadis que les bombes nous obligeraient à retourner vivre dans les cavernes. Eh bien, nous voici dans une caverne, mais nous n’y sommes pas arrivés par la route que tous prévoyaient. J’ai survécu à la perte de mon grand univers, mais je ne survivrai pas à la destruction de ce petit monde. Je suis vieux et mon esprit est trop clair. J’en suis sûr. C’est le présage de la fin. De la caverne nous sommes sortis, à la caverne nous retournons. »

Tout comme son esprit, ses yeux s’étaient éclaircis. Au bout d’un moment, il se sentit assez fort pour s’asseoir et promener un regard autour de lui. En plus des trois jeunes gens, il fut surpris d’apercevoir deux chiens. Il ne se souvenait pas d’avoir vu déjà ces chiens. Ils étaient de ceux dont on se servait pour la chasse, pas très grands, à longs poils noirs tachetés de blanc, des chiens de berger, aurait-on dit dans l’ancien temps. Ils paraissaient intelligents et même bien dressés et se tenaient tranquilles sous la voûte du rocher pareille à une caverne et n’aboyaient pas.

Ish se tourna ensuite vers les jeunes gens. En cet instant où son esprit visionnaire embrassait à la fois le passé, le présent et l’avenir, il reconnaissait dans les jeunes gens un mélange des trois. Ils étaient vêtus comme Jack. Ils avaient pour chaussures des mocassins confortables en peau de daim bien travaillée. Ils portaient aussi des blue-jeans ornés de rivets de cuivre. Des peaux de lion aux pattes pendantes toutes griffes dehors couvraient leur torse nu. Chacun avait un arc et un carquois plein de flèches et, à la ceinture, un couteau qu’il n’avait sûrement pas fait lui-même. L’un d’eux tenait une lance à la hampe aussi haute que lui qui se terminait par une tête de javelot. En la regardant avec attention, Ish vit qu’elle était surmontée en fait par un vieux couteau de boucher. La lame, longue d’une quarantaine de centimètres, était acérée et formait une arme redoutable pour un combat corps à corps.

Enfin, Ish interrogea les visages des jeunes gens et les trouva très différents des visages des hommes de son temps. Ils étaient empreints de sérénité, et la crainte, les soucis, la fatigue y avaient inscrit peu de rides.

« Voyez ! » dit un des garçons en montrant Ish d’un signe de tête, « voyez, il va mieux maintenant ! Il regarde autour de lui. » La voix était joyeuse et Ish eut un élan de tendresse pour le jeune homme dont pourtant, quelque temps auparavant, il craignait les doigts prêts à le pincer.

Une chose l’étonnait : après tant d’années, ces garçons parlaient encore un langage que les gens appelaient autrefois l’anglais.

Mais à la réflexion, il comprit que ce langage n’était pas tout à fait le même. Quand le jeune homme avait prononcé « voyez », l’accent n’était pas ce qu’il aurait du être. Il sonnait autrement.

La fumée qui s’insinuait entre les rochers les faisait tousser un peu. Le crépitement des flammes était plus proche ; tout près, sans doute, un bouquet d’arbres ou une maison avait pris feu. Les chiens gémissaient. Cependant l’air restait assez frais et Ish n’avait pas peur.

Il se demanda ce qu’étaient devenus les autres. La Tribu comptait plusieurs centaines de membres maintenant. Mais sa lassitude l’empêchait de poser des questions et le calme des jeunes gens permettait de supposer qu’il n’y avait rien de catastrophique. Vraisemblablement, pensa-t-il, les autres étaient partis à la première menace d’incendie et peut-être, au dernier moment, Jack avait-il pensé au vieillard, qui était aussi un dieu, et qui dormait seul dans sa maison.

Oui, maintenant le plus simple était de rester immobile à regarder et à réfléchir sans poser de questions. Il continua donc l’examen des visages.

Un des jeunes gens jouait avec un chien. Il avançait la main et la retirait aussitôt et le chien cherchait à la happer avec de petits grognements joyeux. L’animal et le garçon semblaient heureux du même bonheur. Un des autres sculptait un bloc de pin. Le couteau mordait dans le bois et une silhouette prit forme sous les yeux d’Ish. Et Ish sourit en lui-même, car cette silhouette avait des hanches larges et des seins rebondis ; la jeune génération, après tout, n’avait pas tout changé.

Bien qu’il ignorât leurs noms excepté celui de Jack, tous devaient être ses petits-fils ou ses arrière-petit-fils. Assis dans cette grotte entre deux hauts rochers, ils jouaient avec un chien ou sculptaient des statuettes tandis qu’à l’extérieur l’incendie faisait rage. La civilisation avait péri des années plus tôt, les derniers vestiges de la cité étaient en proie aux flammes et, cependant, ces jeunes gens étaient heureux.

Tout était-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? De la caverne nous sommes sortis et à la caverne nous retournons ! Si l’élu avait vécu, si d’autres lui avaient ressemblé, tout aurait été différent. Oh ! Joey ! Joey ! Mais aurait-ce pour cela été mieux ?

Brusquement il eut envie de vivre encore longtemps, encore cent ans, et encore cent ans après. Toute sa vie il avait observé les êtres humains et il aurait voulu continuer indéfiniment. Le siècle suivant, le millénaire suivant l’auraient intéressé.

Puis, selon la coutume des vieillards, il glissa dans une somnolence entre la pensée et le rêve.

De nouveau chaque petite tribu vivra par elle-même et pour elle-même et ira son chemin, et les groupes d’êtres humains seront plus différents entre eux qu’ils ne l’étaient aux premiers jours du monde ; ils varieront conformément aux hasards de la survivance et du lieu…

Certains vivent dans la crainte de l'autre monde et ne satisfont pas un besoin naturel sans une prière. Ils bravent les marées dans leurs bateaux, se nourrissent de poissons et de coquillages et recueillent les algues…