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D’autres ont le teint plus sombre et parlent une autre langue et adorent une mère et son enfant noirs comme eux. Ils élèvent des chevaux et des dindons, cultivent du blé dans la plaine le long du fleuve, prennent des lapins au collet mais ne se servent pas d’arc…

D’autres sont plus bruns encore. Ils parlent anglais, mais ne peuvent prononcer les r et leur voix est pâteuse. Ils soignent des porcs et des poulets et ont des champs de blé.

Ils cultivent aussi le coton, mais simplement pour l’offrir à leur dieu, car ils savent depuis longtemps que c’est un symbole de pouvoir. Leur dieu a la forme d’un alligator et ils rappellent Olsaytn…

D’autres sont habiles à tirer à l’arc et à dresser leurs chiens de chasse à donner de la voix. Ils aiment les assemblées et les débats. Leurs femmes marchent fièrement. Leur dieu a un marteau pour attribut, mais ils lui rendent rarement hommage.

Il y en a beaucoup d’autres, tous différents entre eux. Au cours des ans, les tribus se multiplieront et s’allieront par des mariages et par des échanges intellectuels. Alors, au gré de l’aveugle Destin, naîtront de nouvelles civilisations et commenceront de nouvelles guerres.

Bientôt ils eurent faim et soif. L’incendie s’était éteint par endroits et un des jeunes gens s’en alla en reconnaissance. Il rapporta une vieille bouilloire d’aluminium. Le jeune homme l’offrit d’abord à Ish qui but à longs traits l’eau fraîche. Puis les autres se désaltérèrent à leur tour.

Ensuite il tira une boîte de la poche de son pantalon. L’étiquette s’était décollée depuis longtemps et le métal était rouillé. Tous trois entamèrent une discussion animée pour savoir s’ils pouvaient sans danger manger le contenu de la boîte. Quelques personnes étaient mortes, déclara l’un d’eux, pour avoir consommé des conserves. Ils ne pensèrent pas à demander conseil à Ish, mais argumentèrent avec véhémence. Le contenu d’une boîte était révélé par l’image de poisson ou de fruit collé à l’extérieur. Mais, déclara l’un des garçons, quel que soit le contenu, la rouille l’empoisonne et le rend dangereux.

Si Ish avait pris part à la discussion, il leur aurait conseillé d’ouvrir la boîte pour juger de l’état du contenu. Mais la vieillesse lui avait apporté la sagesse et l’expérience et il savait que la dispute n’était qu’un jeu et qu’ils finiraient par se mettre d’accord.

Au bout d’un moment, en effet, ils ouvrirent la boîte avec un couteau et y trouvèrent une substance rougeâtre. Ish reconnut du saumon. L’odeur était rassurante, ce n’était pas abîmé, la rouille avait respecté l’intérieur. Ils partagèrent le saumon et Ish en reçut une part.

Ish n’avait pas vu ou mangé de saumon depuis longtemps. La chair avait pris une coloration foncée et un goût fade, mais sa saveur, ou son manque de saveur, décida-t-il, était peut-être due à son palais émoussé par l’âge. Si parler l’eût moins fatigué, il aurait fait aux jeunes gens une conférence pour leur expliquer les miracles qui leur permettaient de manger cette bouchée de saumon. Le poisson avait été péché bien des années auparavant, probablement au large des côtes de l’Alaska, à plus de quinze cents kilomètres de l’endroit où ils étaient assis. Mais, même s’il avait fait l’effort nécessaire pour parler, ses compagnons n’auraient pas compris. L’océan était assez près pour qu’ils l’aient vu. Mais ils étaient incapables de se représenter un grand bateau fendant les vagues et ne savaient pas davantage ce que pouvaient représenter quinze cents kilomètres.

Ish se contenta donc de manger en silence tout en regardant les trois jeunes gens les uns après les autres. Ses yeux revenaient de plus en plus souvent se poser sur celui qui s’appelait Jack. La vie n’avait pas été sans combats pour lui. Une cicatrice zébrait son bras droit et, si les yeux d’Ish ne le trompaient pas, sa main gauche était un peu tordue par suite de quelque accident. Oui, Jack avait souffert et cependant son visage, comme celui des autres, était sans ride et sans souci.

De nouveau le cœur d’Ish se gonfla de tendresse ; en dépit de la cicatrice et de la main tordue, le jeune homme paraissait innocent comme un enfant et, Ish en avait peur, un jour ou l’autre, le monde l’attaquerait et le trouverait sans défense. Ish se rappela la question qu’il avait posée à Jack. Il lui avait demandé : « Es-tu heureux ? » Et Jack avait répondu d’une façon si étrange qu’Ish avait douté d’avoir bien compris ce que l’autre voulait dire. Il en était ainsi pour bien des choses ; le langage, somme toute, avait subi peu de changements, mais ces idées et ces personnalités avaient disparu. Peut-être ne voyait-on plus entre le plaisir et le chagrin cette nette différence qui existait jadis au temps de la civilisation ? Qui sait si d’autres distinctions ne s’étaient pas effacées aussi ?

Jack n’avait peut-être pas compris exactement la question d’Ish quand il avait répondu : « Oui, je suis heureux. La vie est ce qu’elle est, et je fais partie de la vie. »

En tout cas, la gaieté n’avait pas déserté la terre. Pendant qu’Ish se reposait dans la grotte, ses compagnons jouaient avec leurs chiens ou plaisantaient entre eux. Ils riaient souvent et pour un rien. Et celui qui sculptait une statuette de bois sifflait un air. C’était un air très gai dont la cadence était familière à Ish, bien qu’il en eût oublié le titre et les paroles. Cette chanson évoquait un carillon de petites cloches, la neige, des lumières vertes et rouges et une fête. Oui, c’était sûrement une chanson très gaie même dans l’ancien temps, et maintenant elle paraissait plus joyeuse que jamais. La gaieté avait survécu au Grand Désastre.

Le Grand Désastre ! Ish n’avait pas eu ces mots sur les lèvres depuis longtemps ; maintenant ils semblaient dépourvus de signification. Les gens qui avaient péri à ce moment-là seraient morts de toute façon à présent. Qu’importait qu’ils fussent tous morts en quelques mois ou lentement au cours des ans. Quant à la perte de la civilisation… était-ce vraiment une catastrophe ?

Le jeune homme sifflait gaiement et les mots de la chanson revinrent à la mémoire d’Ish. « Ah ! quel plaisir…» Il pouvait demander la suite au sculpteur. Mais là, dans la faille profonde entre les rochers, Ish se trouvait trop fatigué pour poser des questions. Néanmoins son esprit était clair, d’une lucidité presque effrayante et depuis bien longtemps il n’avait été capable de pénétrer si profondément au-delà des apparences.

« Que veut dire cela ? se demanda Ish tout bas. Pourquoi mon esprit est-il si vif ? » Était-ce l’émoi de ce brusque réveil pour fuir la maison en flammes ? Il n’en était pas sûr. Tout ce qu’il savait, c’est que depuis bien longtemps il n’avait été aussi maître de ses pensées.

Il s’étonnait de la sérénité et de la confiance des jeunes gens alors que dehors tout brûlait. C’était une énigme malgré les multiples solutions qui se présentaient à lui. « Peut-être, pensa-t-il, faut-il chercher l’explication dans la différence entre la civilisation et l’époque actuelle. Dans la civilisation, ces jeunes gens auraient été rivaux, car les hommes étaient trop nombreux. Jadis les êtres humains n’accordaient pas grande attention au monde extérieur, car ils se sentaient beaucoup plus forts que lui. Ils ne songeaient qu’à triompher les uns des autres et la méfiance régnait même entre frères. Mais maintenant la population est clairsemée, chacun de ces garçons erre librement son arc à la main et son chien sur les talons, mais il a besoin d’un camarade à portée de la voix. » Néanmoins, malgré la clarté de son esprit, Ish n’était pas sûr que ce fût là la vérité.

Au milieu de l’après-midi, l’incendie s’était éloigné pour ravager d’autres régions plus au sud. Ils quittèrent l’abri des rochers, et, évitant les endroits où le feu couvait encore sous des cendres brûlantes, ils descendirent lentement la pente de la colline sans grande difficulté et se dirigèrent vers le sud. Les jeunes gens savaient apparemment ce qu’ils faisaient Ish ne posa pas de questions ; il n’avait pas trop de toute sa force pour les suivre. Ils l’attendaient patiemment et souvent l’aidaient, et il marchait entre deux garçons, les bras sur leurs épaules. Le soir, quand il fut incapable d’avancer davantage, ils dressèrent un campement près d’un cours d’eau. Grâce aux caprices du vent et à la fraîcheur de la végétation, l’incendie avait respecté une partie de la rive.