Un filet d’eau coulait dans le lit du ruisseau. Le plus gros gibier avait fui devant les flammes, mais des cailles et des lapins étaient restés cachés dans les alentours ; les jeunes gens, munis de leurs arcs, rapportèrent bientôt plusieurs pièces.
L’un d’eux, sans doute par simple habitude, se mit en devoir d’allumer un feu avec un foret à arçon, mais les autres se moquèrent de lui et rassemblèrent sans peine quelques tisons provenant de là où l’incendie était passé.
Revigoré par la nourriture, Ish regarda autour de lui, aperçut la carcasse en ruine d’un grand édifice et se rendit compte qu’ils campaient dans ce qui avait été le campus universitaire. Malgré sa fatigue, il se leva et distingua la forme de la bibliothèque à une centaine de mètres. Le feu avait détruit les arbres qui l’entouraient sans toucher à ses pierres. Tous les volumes qui représentaient les annales de l’humanité étaient sans doute encore intacts. Pour qui ? Ish n’essaya pas de répondre à la question qui montait spontanément à ses lèvres d’une certaine façon. Les règles du jeu avaient changé. Était-ce un bien, était-ce un mal ? Il n’eût pu le dire. En tout cas, peu lui importait à présent que la bibliothèque fût préservée ou détruite. Sagesse de la vieillesse ? Ou simplement désespoir et résignation ?
« Qu’il m’est étrange de dormir là cette nuit, pensa Ish. Les fantômes de mes anciens professeurs viendront-ils me hanter après toutes ces années ? Verrai-je dans mes rêves défiler devant moi un million de livres qui me regarderont de travers parce que je commence à douter d’eux et de ce qu’ils représentent ? »
La nuit, il s’éveilla à plusieurs reprises en frissonnant de froid et envia les jeunes gens profondément endormis. Pourtant il goûta quelques heures de repos et, parce qu’il était épuisé de fatigue, son sommeil ne fut troublé d’aucun rêve.
CHAPITRE III
À l’aube, il s’éveilla, fourbu mais lucide. « C’est étrange, pensa-t-il. Au cours de ces dernières années, souvent, je le sais, je ne me rendais pas très bien compte de ce qui se passait autour de moi, et c’est chose normale chez un vieillard. Et voilà que, depuis hier, je vois tout. Je me demande ce que cela signifie ? »
Il regarda les jeunes gens qui préparaient le déjeuner. Le sculpteur sifflait toujours gaiement la chanson qui évoquait pour Ish les clochettes et le bonheur. Son esprit était clair, « clair comme le son d’une cloche ». La vieille comparaison remonta à sa mémoire où déjà d’autres cloches tintaient.
« J’ai entendu dire », songea-t-il, ordonnant ses pensées en phrases silencieuses selon une ancienne habitude qui lui était devenue plus chère avec l’âge, « oui, j’ai entendu dire, ou plus vraisemblablement j’ai lu dans un livre, bref, j’ai trouvé quelque part que l’esprit d’un homme s’éclaircit quelques instants avant la mort. Eh bien, je suis très vieux et c’est assez vraisemblable. Il n’y a rien là qui puisse me chagriner. Si j’étais catholique, si les choses étaient différentes, j’aurais envie de me confesser. »
Assis au bord du ruisseau, l’odeur âcre de la fumée encore dans ses narines et les bâtiments de la vieille université autour de lui, il passa en revue sa vie et dressa la liste de ses péchés et de ses bonnes actions. Il faut être en paix avec soi, même si tout dans l’univers a changé, et se demander quels efforts on a fait pour se conformer à l’idéal que l’on portait dans son cœur ; chaque homme peut trouver tout seul, sans qu’il soit besoin de prêtres ou de religion.
Son examen de conscience terminé, il n’éprouva aucun trouble. Il avait commis des erreurs, mais il avait aussi fait de bonnes choses et toujours, ou presque, il avait essayé d’en faire. Placé par le Grand Désastre dans des circonstances qu’il n’avait pas prévues, il avait fait preuve de courage, et sa vie, il l’espérait du moins, n’avait pas été indigne.
À ce moment, un de ses compagnons lui apporta un morceau de gibier rôti sur un tison du feu.
« Voilà pour vous, dit le jeune homme, c’est une aile de caille ; en vérité, Ish, vous le savez bien. »
Ish le remercia poliment et mâcha le morceau, heureux d’avoir conservé ses dents. La fumée du bois donnait à la chair une saveur délicieuse.
« Pourquoi penserais-je que je vais mourir ? se demanda-t-il. La vie est toujours bonne et je suis le dernier Américain. »
Il ne se mêla pas à la conversation sur ce qui allait se passer et ne posa pas de questions sur les projets de la journée. Il n’appartenait plus tout à fait à cette terre, et pourtant il en était pleinement conscient.
Après le déjeuner, un cri retentit au loin sur la rive du cours d’eau et un nouveau venu fit son apparition. Une longue discussion s’engagea. Ish ne la suivit que d’une oreille distraite. Il comprit cependant que la Tribu entière se dirigeait vers une région de lacs que l’incendie n’avait pas atteinte. C’était un pays magnifique, à en croire le nouveau venu. Les trois compagnons d’Ish protestèrent qu’ils n’avaient pas été consultés. Mais l’autre expliqua que le projet avait été soumis à l’assemblée de la Tribu et adopté à l’unanimité. Il ne restait plus qu’à s’incliner. Ce que la Tribu avait décidé les liait à leur tour.
Cet incident minime remplit Ish de joie. C’était lui qui avait inauguré ces réunions il y a longtemps. Mais sa satisfaction s’accompagnait de chagrin et même de remords, quand il se souvenait de Charlie.
Presque aussitôt ils firent leurs préparatifs de départ ; Ish était si faible qu’il pouvait à peine se tenir debout. Les jeunes gens décidèrent de le porter sur leur dos à tour de rôle et ils partirent. N’étant plus retardés par la lenteur d’Ish, ils couvrirent plus de chemin que la veille. Ils échangeaient des plaisanteries sur la légèreté du vieillard et se demandaient – eux dont le sang vigoureux coulait en eux – pourquoi en devenant vieux on devient si léger. Ish se réjouissait de ne pas être un trop lourd fardeau pour eux ; un des garçons déclara que le marteau était beaucoup plus pesant qu’Ish lui-même.
Ballotté sur leurs épaules, Ish sentit son cerveau se remplir de brume. Il ne savait même pas de quel côté on l’emportait De temps en temps, un détail insignifiant se gravait dans son esprit.
Après avoir longtemps marché, ils sortirent de la région incendiée et arrivèrent dans une partie de la ville que le feu n’avait pas touchée. L’air était chargé d’humidité. Ish frissonna et jugea que le vent avait tourné et qu’ils étaient près de la baie. Ce quartier était jonché de ruines d’usines. Il aperçut aussi les rails rouillés d’une voie ferrée. Les buissons et les arbres poussaient partout, mais la sécheresse des longs étés les avait empêchés de donner naissance à une forêt vierge, et çà et là s’étendaient des clairières herbeuses où les jeunes gens n’avaient pas de difficulté à trouver un chemin. Le plus souvent ils foulaient l’asphalte des rues, crevassé, fendillé, envahi par la mousse et les plantes sauvages et où la poussière accumulée depuis tant d’années avait déposé une couche de terre. Les jeunes gens se dirigeaient dans ce dédale de rues qui s’entrecroisaient par la position du soleil ou par des points de repère lointains.