Ils traversaient un hallier quand un objet attira l’attention d’Ish qui tendit la main et cria comme un enfant. Les jeunes gens se prêtèrent à son caprice et s’arrêtèrent en riant gaiement. L’un d’eux alla chercher ce qu’il avait réclamé. Ish fut transporté de joie et tous riaient de lui, sans méchanceté, comme d’un enfant gâté.
Peu importait à Ish. Il avait ce qu’il voulait. C’était une fleur écarlate, un géranium qui s’était adapté aux conditions nouvelles et fleurissait comme jadis. Ce n’était pas la fleur, mais sa teinte vive qui avait donné un coup au cœur d’Ish et l’avait fait crier. La couleur rouge avait presque disparu de la surface de la terre. Il gardait le souvenir d’un flamboiement de teintes et de lumières pourpres et vermillon. Assagi, le monde n’offrait plus qu’une discrète harmonie de bleus, de verts et de bruns où les rouges s’étaient éteints.
Mais, cahoté par la marche rapide du garçon qui le portait sur son dos, il perdit de nouveau la notion des choses et, quand il reprit conscience, ils étaient tous assis par terre et se reposaient, et la fleur lui avait échappé des doigts. Il leva la tête et son regard tomba non loin de là sur un écriteau en forme de bouclier. Des lettres s’y détachaient : « U.S. Californie », et deux grands chiffres, un 4 et un 0. Depuis longtemps il avait perdu l’habitude des nombres et il mit un moment à reconnaître que les deux chiffres signifiaient « quarante ».
« Cette route que je peux à peine reconnaître sous tout ce qui y pousse, c’est la vieille autoroute 40 qui mène vers l’est, pensa-t-il. Six voitures pouvaient y passer de front. Nous atteindrons bientôt le pont. » Et de nouveau il ne se souvint plus très bien de quoi que ce soit.
Un autre incident au cours de la matinée éclaircit le brouillard de son cerveau. De nouveau ils avaient fait halte, mais cette fois, ils n’étaient pas assis. Jack le portait sur son dos et, par-dessus son épaule gauche, Ish aperçut devant eux celui qui portait la lance ; les deux autres jeunes gens l’encadraient, une flèche prête à partir sur la corde de l’arc. Les deux chiens accroupis à leurs pieds grognaient sourdement. Regardant plus loin, Ish vit qu’un énorme puma barrait le chemin.
Le puma menaçant prenait son élan pour bondir ; les hommes et les chiens immobiles lui faisaient face. Ils restèrent ainsi le temps de respirer une douzaine de fois.
Alors celui qui portait la lance déclara : « Il ne nous attaquera pas. » Il parlait bas et d’une voix paisible.
« Faut-il tirer ? demanda un autre.
— Ne fais pas l’idiot », répliqua le premier, calmement.
Ils rebroussèrent chemin et firent un détour à droite en gardant les chiens près d’eux pour les empêcher de déranger et d’alarmer le carnassier en s’élançant vers lui. Ainsi ils contournaient le puma qui restait maître de la route. Ish fut stupéfait. Autant qu’il en pouvait juger, les hommes n’étaient pas effrayés par le fauve, mais évitaient toute cause de conflit, et le fauve ne semblait pas avoir peur des hommes. Peut-être était-ce dû à l’absence d’armes à feu, ou bien le puma, désaccoutumé de voir ces créatures d’aspect inoffensif, ne les croyait-il pas dangereux. Et peut-être, s’ils n’avaient pas été encombrés d’un faible vieillard, les jeunes gens auraient-ils attaqué.
Ish ne pouvait s’empêcher de penser que les hommes avaient perdu leur ancienne arrogance à l’égard des animaux. Ils ne les dominaient plus mais les traitaient plus ou moins en égaux. C’était une déchéance ; cependant les jeunes gens continuaient leur course avec insouciance et faisaient des plaisanteries, aussi peu humiliés que s’ils avaient fait ce détour pour éviter non un puma, mais un tronc d’arbre ou une maison en ruine.
Aux approches du pont, Ish sentit se réveiller son intérêt et, de nouveau, il regretta de ne pouvoir décrire l’ancien temps aux jeunes gens et leur dépeindre le pont tel qu’il était autrefois, parcouru dans les deux sens par des autos qui passaient en trombe sur les six voies, alors que nul piéton n’eût pu le traverser sans être tué.
Ils empruntèrent la longue voie d’accès et atteignirent la première travée du côté de l’est ; devant les yeux d’Ish s’étendait le pont rouillé, mais intact. Les trottoirs cependant étaient dégradés, le tablier çà et là un peu affaissé et plusieurs des pylônes n’étaient plus au même niveau.
À un endroit du pont une brèche s’ouvrait et ils durent s’engager sur une poutre unique qui formait passerelle. Perché sur le dos du jeune homme, Ish apercevait les vagues qui clapotaient et il constata que l’armature, rongée par l’eau salée durant toutes ces années, était très corrodée, fléchissait et menaçait de se rompre.
C’est la route qu’aucun homme ne parcourt jusqu’au bout. C’est le fleuve si long que nul voyageur ne parvient à la mer. C’est le chemin sans fin qui serpente sur les collines. C’est le pont que personne ne traverse complètement. Heureux celui qui, derrière un rideau de brumes et de nuages, entrevoit – ou croit entrevoir faiblement – le rivage au loin.
Après cela, Ish retomba dans les ténèbres jusqu’au moment où il s’aperçut qu’il était assis sur quelque chose de dur et sentit derrière sa tête un contact pénible. Il avait les pieds glacés. Quelqu’un lui frottait les mains et il revint lentement à lui.
Il était assis sur le trottoir au bord du pont, appuyé contre le parapet. Le premier objet qu’il remarqua nettement fut son marteau placé devant lui, le manche en l’air. Deux jeunes gens l’encadraient et chacun lui frictionnait une main pour rétablir la circulation du sang. Les deux autres les regardaient et tous les quatre paraissaient consternés.
Ish se rendit compte que ses pieds et ses jambes jusqu’aux genoux étaient engourdis par un froid qu’on pouvait qualifier de mortel. Il savait aussi, car son esprit s’était remis à fonctionner, qu’il avait eu non seulement une de ces défaillances dues à la vieillesse, mais encore une sorte d’attaque – cérébrale ou cardiaque – et que les autres avaient peur.
Jack remuait les lèvres comme s’il parlait et cependant aucun son n’en sortait. C’était incompréhensible. Les lèvres remuaient de plus en plus vite comme si Jack criait. Soudain Ish comprit qu’il était sourd. Cette constatation lui apporta plus de joie que de chagrin ; désormais le monde ne lui pèserait plus comme sur l’homme qui entend.
Les autres se mirent à parler, c’est-à-dire qu’ils bougeaient les lèvres pareillement ; sans doute essayaient-ils avec précision et désespérément de se faire entendre. Embarrassé, Ish secoua la tête. Et il voulut expliquer que les sons ne lui arrivaient plus, mais il ne pouvait articuler un mot. Il en fut troublé ; c’était ennuyeux d’être incapable de communiquer par la parole au sein de ce monde où personne ne saurait lire ce qu’il écrirait.
Les jeunes gens s’étaient montrés respectueux et prévenants tout le jour. Maintenant ils s’impatientaient. Ils gesticulaient et Ish devinait qu’ils lui présentaient une requête et s’affolaient à l’idée qu’il ne puisse la leur accorder. De la main ils désignaient le marteau, mais Ish jugeait inutile de faire un effort pour comprendre.
Bientôt cependant leur insistance s’accrut et ils se mirent à le pincer. Ish était encore sensible à la douleur ; il cria et des larmes lui montèrent aux yeux. Il eut honte de cette faiblesse indigne du dernier Américain.
« C’est une étrange chose, pensa-t-il, d’être un dieu âgé. On vous rend hommage et on vous maltraite. Si vous n’exaucez pas tout de suite les prières, vos adorateurs emploient la force. Ce n’est pas juste. »