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Cependant, à force de réfléchir et d’observer leur mimique, il comprit qu’ils l’imploraient de désigner celui à qui il voulait donner le marteau. Le marteau appartenait à Ish depuis longtemps et jamais personne ne lui avait proposé d’en faire cadeau à quelqu’un ; mais peu lui importait, l’essentiel était de ne plus être pincé. Il pouvait encore remuer les bras et, d’un geste, il indiqua que le jeune homme appelé Jack aurait le marteau.

Jack ramassa le marteau et le balança dans sa main droite. Les trois autres reculèrent de quelques pas et Ish éprouva une étrange pitié pour le jeune homme qui héritait de son seul bien.

Mais du moins tous semblaient soulagés, maintenant que la question de l’héritage était résolue, et ils cessèrent de tourmenter Ish.

Il pouvait se reposer car sa tâche était accomplie ici-bas et son cœur en paix. Il était mourant, il le savait et il rendrait son dernier soupir sur le pont. Eh bien, il ne serait pas le premier. Combien d’autres ici même étaient morts. Il aurait pu, lui aussi, succomber dans une collision d’automobiles. Dernier survivant de la civilisation il revenait là pour y mourir. Il s’en réjouissait. Il se répétait vaguement une phrase inachevée qu’il avait lue dans un livre à une époque où il lisait tant de livres : « Les hommes passent…» Mais c’était banal et ne signifiait rien sans la suite.

Il regarda ses compagnons. Une petite brume flottait devant ses yeux et il ne pouvait pas très bien les distinguer. Cependant il aperçut les deux chiens tranquillement couchés et les quatre jeunes gens – trois serrés ensemble et le quatrième un peu à l’écart – accroupis sur le pont en demi-cercle autour de lui et le regardant attentivement. Ils étaient très jeunes par l’âge, du moins relativement à lui et, dans le cycle de l’humanité, ils avaient des milliers d’années de moins que lui. Il était le dernier représentant du monde ancien ; ils étaient les premiers du nouveau. Ce nouvel univers suivrait-il la même évolution que l’ancien ? Il l’ignorait mais il était à peu près sûr de ne pas souhaiter la répétition du cycle. Trop de maux avaient accablé l’humanité tandis que s’édifiait la civilisation : l’esclavage, la conquête, la guerre, la tyrannie.

Et au-delà du groupe des jeunes gens, ses yeux cherchèrent le pont lui-même. À ses derniers moments, plus que des hommes, il se sentit proche par l’esprit de ce pont qui, lui aussi, avait fait partie de la civilisation.

À quelque distance, il fut surpris d’apercevoir une auto, ou plutôt les débris d’une auto. Puis il se rappela le petit coupé qui était là depuis tant d’années. Maintenant la peinture était complètement écaillée, les pneus à plat et les ressorts affaissés ne soutenaient plus la voiture. Des fientes d’oiseaux blanchissaient la capote. Chose curieuse, et d’ailleurs sans aucune importance, il se rappelait encore que le propriétaire de l’auto était un nommé John Robertson (avec un E, un T ou un P, entre les deux noms), domicilié à Oakland.

Mais Ish ne s’attarda pas à contempler le coupé. Ses yeux cherchèrent les hauts pylônes et les grands câbles aux courbes parfaites. Cette partie du pont paraissait encore en excellent état. Elle résisterait encore longtemps et verrait passer sans doute plusieurs générations d’hommes. Les parapets, les pylônes et les câbles avaient pris une teinte pourpre, mais la rouille ne les rongeait que superficiellement. Le haut des pylônes cependant n’était pas rouge, mais blanc de la fiente des innombrables mouettes qui s’y étaient perchées.

Oui, bien que le pont pût durer encore des années, la rouille l’attaquerait de plus en plus profondément. Les tremblements de terre secoueraient ses fondations et, un jour d’orage, une arche s’effondrerait. Pas plus que l’homme, la création de l’homme ne durerait éternellement.

Il ferma les yeux un moment et imagina l’ensemble des montagnes qui encadraient la baie bien qu’il ne pût tourner la tête pour les voir. Leur forme n’avait pas changé depuis la destruction de la civilisation. Le temps, tel que le concevait l’homme, n’avait pas de prise sur elles. Aussi loin que la baie et les collines s’étendaient, Ish mourait dans le monde où il était né.

Ouvrant les yeux, il distingua les deux pics pointus qui surmontaient la chaîne, « les deux mamelles », comme on les appelait autrefois, et ce spectacle ranima en lui le souvenir d’Em et encore plus loin de sa propre mère. La terre, Em et sa mère se mêlèrent dans sa pensée agonisante et il se sentit heureux de retourner à elles.

« Non, pensa-t-il au bout d’un moment, je dois mourir comme j’ai vécu, à la lueur de mon esprit, du moins de ce qu’il en reste. Ces montagnes, bien qu’elles aient la forme de seins, n’ont rien de commun avec Em ou avec ma mère. Elles me recevront, elles recevront mon corps, mais ne me donneront pas d’amour. Elles n’ont qu’indifférence pour moi. J’ai étudié les lois du monde physique et je sais que les montagnes elles-mêmes, éternelles aux yeux des hommes, changent aussi. »

Cependant, vieillard las et mourant, il eût voulu trouver pour ses derniers regards quelque chose qui ne fût pas soumis au temps. Il avait froid jusqu’à mi-corps, ses doigts étaient engourdis, sa vue baissait.

Il fixa les yeux sur les cimes lointaines. Il s’était donné beaucoup de peine. Il avait lutté. Il avait pesé le passé et l’avenir. Qu’importait ? Qu’avait-il accompli ?

Plus rien ne restait de tous ses efforts. Il allait s’endormir, il reposerait au Banc de ces montagnes qui, comparées au flux rapide des générations humaines, sont immuables. Et si les montagnes ont la forme de seins de femmes, c’est à la fois un symbole et une consolation.

Ensuite, de ses vieux yeux affaiblis, il chercha à voir les jeunes gens. « Ils me livreront à la terre, pensa-t-il. Et moi aussi, je les livre à la terre. C’est notre mère nourricière. Les hommes passent, mais la terre demeure. »

APRÈS LES CENDRES, QUEL PHÉNIX ?

Un aspect des recommencements post-catastrophiques

par Rémi Maure

1. DÉLIMITATION

Les recommencements post-catastrophiques sont le prolongement logique du thème des catastrophes qui est une des branches les plus luxuriantes de la SF. Après la catastrophe, les séquelles. Quoi de plus naturel comme enchaînement ? D’ailleurs, nombre d’œuvres combinent les deux et même y adjoignent une partie pré-catastrophique. Plusieurs exemples se présenteront.

Les recommencements post-catastrophiques constituent donc un des lieux communs de la SF. Tout autant d’ailleurs que le thème dont ils découlent. En effet, un recommencement implique des survivants et un milieu où ils puissent évoluer, ce qui a tendance à limiter la diversité des situations potentielles. Nous le constaterons malgré la variété des cadres proposés.

L’étude des recommencements post-catastrophiques mériterait un livre. Les aspects qui se dissimulent sous cette dénomination sont trop nombreux. Nous nous bornerons donc à un seul dont nous tracerons les limites en étendue et en profondeur. Toutefois, ce découpage étant assez arbitraire, nous nous référerons occasionnellement à des exemples pris en dehors de ces limites.

Tout d’abord, il ne sera ici question que de catastrophes concernant la Terre et ses habitants. Peu importe lesquelles ; naturelles ou artificielles, le problème n’est pas là. Mais comme le domaine est fort vaste, même en sélectionnant les œuvres les plus intéressantes, seules seront retenues celles dans lesquelles la civilisation se trouve anéantie ou presque, ce qui représente encore beaucoup de titres. Il sera en effet question de l’émergence de la nouvelle civilisation, quelle que soit sa forme, après la destruction de la précédente. Pour que le Phénix renaisse, il faut qu’il ait d’abord été réduit en cendres. C’est donc la moindre des choses que la pauvre humanité fasse les frais du processus ; après tout, elle y gagne le rôle principal.