John Wyndham reprend le thème mais dans la tradition anglaise du roman-catastrophe avec « The Day of the Triffids » (1951, traduit sous deux titres : Révolte des Triffides et Les Triffides). Cette fois-ci, c’est une pluie de météores, débris d’une comète, qui provoque la cécité totale de l’humanité à l’exception de quelques individus absents au spectacle. L’auteur y ajoute l’apparition des triffides, végétaux capables de se déplacer et de tuer et dotés d’une certaine forme d’intelligence, qui profitent de l’incapacité de l’espèce humaine pour la concurrencer. C’est l’aventure d’un couple et de quelques autres qui fuient Londres condamnée et gagnent la campagne avec les vivres et le matériel qu’ils ont pu réunir. Ils ont réalisé qu’ils doivent se débarrasser de leur conditionnement de civilisés pour affronter aussi bien les triffides que les autres rescapés. Ils refusent de s’intégrer à une communauté organisée autour de la foi chrétienne, puis à une autre de type féodal qui leur semble sans avenir. Ils se réfugient enfin dans l’Île de Wight où prospère une colonie et où ils préserveront la civilisation pour que leurs descendants puissent un jour se lancer à la reconquête du monde.
Citons encore la nouvelle de l’Argentin Alberto Vanasco « Post Bombum » (Post Bombum, 1967) dans laquelle trois rescapés d’une guerre atomique tiennent conseil dans une caverne. Ils décident de mettre en commun et par écrit leurs connaissances afin que leurs enfants ne deviennent pas illettrés. C’est ainsi que les petits êtres monstrueux apprendront entre autres que l’empereur Néron vécut trois siècles avant Jésus-Christ et fut contemporain de Jules César, que Pyrrhus fut un général de Sparte, que la lumière voyage à 300 000 kilomètres par minute, que le carré de 2 est 4 et donc que celui de 8 est 16, ce qui prouve que le sujet se prête aussi à une forme parodique. C’est là une œuvre parmi tant d’autres qui ne l’aborde que de façon accessoire ou indirecte comme les précédentes, traitant les problèmes de la survivance à court terme au détriment de ceux qui se posent à long terme. Bien que leur mérite n’en soit pas forcément entamé, de telles œuvres ne seront dorénavant mentionnées qu’à titre complémentaire. En effet, elles ne débattent pas véritablement des prolongements futurs de la nouvelle société, qu’elle préserve ou rejette l’héritage du passé, concluant ainsi souvent là où tout recommence.
3. AU CŒUR DU PROBLÈME
Comme la plupart des récits analogues, « Le Nouveau Déluge » (1921), premier roman de SF de l’écrivain suisse Noëlle Roger, baigne dans un courant biblique. Ce livre de facture très classique, imprégné comme la nouvelle de J. Verne du thème de la destruction cyclique des civilisations, ne propose pas la construction d’une nouvelle Arche comme Garrett P. Serviss dans « The Second Deluge » (Le Second Déluge, 1911, inédit). Mais il s’ouvre sur l’avertissement extra-sensoriel qu’un savant donne à distance à ses amis de le rejoindre dans les montagnes suisses. Pour n’être pas partis immédiatement, ils livrent une course affolée contre la mer qui submerge tout derrière eux. Réfugiés sur les pentes des Alpes mais presque démunis de tout, ils doivent se dépouiller de leurs habitudes de civilisés pour affronter la vie primitive. Ils ont trouvé des moutons et des chèvres mais pas de bois et seulement des pierres pour bâtir des abris. Les intellectuels et les scientifiques du groupe réalisent que les conventions sont périmées et que la vie sociale va être réduite au minimum. Mais ils tiennent à en préserver l’essentiel, notamment le mariage et la famille, en l’adaptant aux circonstances c’est-à-dire en le simplifiant ; ils édictent aussi quelques lois sommaires et draconiennes pour garantir la société naissante contre les excès de la force brutale, dont la peine capitale. En fait, ils établissent des précédents dès que le besoin s’en fait sentir pour guider les générations futures. Parallèlement, ils s’attachent à préserver certaines connaissances qui ont un débouché pratique mais aussi culturel ; et comme il n’y a plus de livres, ils enseignent tour à tour aux jeunes des éléments de botanique, le catéchisme, le chant, etc., afin que survive la civilisation (telle que l’entend l’auteur). Et le premier hiver fini, malgré les morts dues aux faibles ressources, la petite tribu s’est intégrée à son environnement. Mais le passé la hante toujours, non seulement par l’action de ceux qui tâchent d’en perpétuer le meilleur, mais aussi en la personne d’anciens privilégiés dont le comportement inadapté menace sa cohésion et qui doivent être neutralisés. Pire encore – et par là l’auteur souligne la monstruosité de l’anachronisme aussi bien que la bassesse de la haute société déchue – elle entre en contact avec un hôtel dont les habitants disposent de réserves pour un an et s’acharnent à maintenir le faste d’antan. En fait, ils s’assassinent pour les faire durer le plus possible car leur épuisement marquera leur fin. Quintessence du « gratin » antédiluvien, ils ne sauraient s’adapter aux conditions nouvelles et périssent dans un incendie. Les villageois ne sauvent qu’un exemplaire des Évangiles qui contribuera consolider leur civilisation. Comme beaucoup d’autres, ce roman exprime la problématique du choix et de la rupture entre le monde nouveau avec ses perspectives et l’ancien avec ses scories.
Moins philosophique mais tout aussi classique, « The Métal Doom » (La Ruine du Métal, 1932, inédit) de David H. Keller a pour point de départ l’oxydation soudaine et généralisée des métaux. Ce roman rappelle « La Mort du Fer » (1931) de S.S. Held et « Der sterbende Stahl » (L’Acier qui meurt, 1950, inédit) de Freder van Holk qui concernent la dégradation du seul fer et se contentent de décrire, l’un l’écroulement de la civilisation, l’autre surtout les conséquences économiques et financières. C’est l’aventure d’un couple marié qui a fui la ville juste avant la désorganisation de la société. Il rallie un propriétaire terrien qui a organisé son domaine en camp retranché et réuni autour de lui des gens entreprenants. Il compte fonder une colonie qui non seulement pourra résister à la ruée des citadins vers la campagne mais aussi deviendra un centre d’où rayonnera la civilisation après la tourmente. C’est ce qui se passe et des initiatives analogues parsèment les États-Unis, se traduisant par la création de plus de trois cents petites républiques qui, malgré la précarité des communications, forment un embryon de confédération. Mais après de gigantesques hécatombes, des bandes armées continuent leurs ravages ; les Mexicains et les Indiens menacent le Texas et l’Arizona ; les Noirs des États du Sud ont massacré les Blancs et sont retournés à la barbarie. Plus grave, les Tartares ont débarqué dans le Maine après avoir conquis l’Europe. Les Américains les anéantissent grâce à des planeurs de bois et de toile qui les arrosent de gaz empoisonnés. Rescapés d’une civilisation où le métal était roi, ils ressentent durement sa carence. Malgré leur ingéniosité, ils se sentent voués à une régression certaine. Heureusement, un savant réussit à reconstituer du métal avec de la rouille. Le nouvel âge de pierre s’achève. L’auteur suggère qu’il fut un mal nécessaire, ayant permis aux seuls éléments sains d’une civilisation malade – l’immoralité et le socialisme la minaient – de survivre pour créer un monde meilleur. Là encore le renouvellement justifie la rupture.
Dans cet ouvrage et bien d’autres, la reconversion des rescapés à un ordre nouveau procède d’abord des événements puis d’une option humaine. Dans « Malevil » (1972) de Robert Merle, cette seconde place revient à un château, ce qui fait l’originalité de ce gros roman d’une haute tenue littéraire. Bien qu’il revête la forme d’un journal tenu par le châtelain, le personnage principal est Malevil, forteresse du XIIIe siècle qui protège une poignée de gens du souffle atomique. Seule construction demeurée debout dans une campagne carbonisée, il devient le centre de toute vie et imprime en chacun sa lourde masse. Au début, c’est presque une plaisanterie. La légalité étant vacante, le propriétaire assume spontanément puis consciemment les responsabilités du seigneur d’antan. Il fait mettre Malevil en état de siège et concentrer toutes les ressources disponibles entre ses murailles, organise l’élevage et l’agriculture. Un accroc à cette toile moyenâgeuse : l’élément mâle prédominant numériquement, une forme de polyandrie s’instaure. Tout d’abord, les défenseurs du château accueillent un petit groupe de survivants malgré un premier contact armé, puis ils massacrent une troupe de pillards affamés qui menace les récoltes. Enfin arrive un aventurier qui se dit prêtre et qui, ayant assuré son emprise sur les rescapés du bourg voisin, cherche à l’étendre sur le château. Lorsqu’il se fait nommer évêque par ses ouailles terrorisées, le châtelain, se réclamant d’anciennes chartes consacrant l’autonomie de son fief vis-à-vis de l’évêché, se fait élire abbé par ses amis. La querelle entre le pouvoir temporel et le spirituel se résout par la défaite de la bande armée avec laquelle l’« évêque » s’était allié. Et lorsqu’une crise d’appendicite emporte le châtelain, le bourg et Malevil sont devenus deux communautés stables et complémentaires qui entreprennent – mais sans illusions – de restaurer l’ancienne technologie. Le rôle tutélaire du château dans ce roman s’accommode d’un solide sens de l’humour et n’en affadit ni les personnages souvent pittoresques ni la portée humaine.