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Chaque fois que Ben fut en mesure de vérifier ses hypothèses à ce petit jeu de devinette, il avait pu constater qu'il s'était trompé, et parfois lourdement. Prendre un vigile pour un docteur ou une directrice d'institut de beauté pour une danseuse de bar à routiers l'avait convaincu que la recherche historique était un domaine qui lui était parfaitement adapté. On ne trouve en effet aucun videur dans les enluminures et pas de barre de pole dance sur les bas-reliefs.

De cette expérience, il n'avait gardé aucune amertume, mais la conviction que l'apparence des gens ne reflète que rarement leur fonction. De plus, ce que l'on parvient à deviner des autres se limite souvent à ce que l'on reconnaît pour l'avoir vu ailleurs ou à ce que l'on est soi-même. Peu de chose en somme. Cela se vérifiait encore une fois avec Karen. Lorsqu'elle lui était apparue en Bourgogne, il n'avait pas essayé de prédire son métier. Il s'était simplement interrogé sur le fait même qu'elle puisse exister. Objectivement, si Ben l'avait croisée dans un endroit moins inattendu, il n'aurait pas eu la moindre chance de soupçonner sa véritable activité. Miss Holt résistait à toute tentative d'analyse, se révélant chaque jour à travers différentes facettes dont l'assemblage formait un tout surprenant. Pour l'heure, Benjamin la regardait, librement, là encore en toute impunité. En son for intérieur, il finit par admettre qu'il préférait observer les femmes à leur insu plutôt que les regarder en face. Un psy aurait certainement trouvé beaucoup de commentaires à faire à ce sujet, mais Ben n'en avait strictement rien à cirer. De façon bien plus concrète, en détaillant la courbe du petit nez de sa voisine, en s'attachant au frémissement de sa peau, Benjamin eut l'impression que son mal de tête s'envolait.

— Besoin de quelque chose ?

Comme pris en faute, Ben s'affola.

— Vous ne dormez donc jamais ?

— C'est mon secret et je l'emporterai dans la tombe.

— Vous n'êtes pas une saloperie de vampire, au moins ?

— Vous n'avez pas répondu. Besoin de quelque chose ? Soif, faim, un bonbon ? Maman a tout ce qu'il faut dans son grand sac.

— Je déteste quand vous m'infantilisez.

— Maman voit bien que Benji grandit. Tous les jours. Entre le moment où il s'habillait tout seul — tout étriqué — et maintenant, il a déjà pris une taille de chemise…

— Karen, franchement… Tantôt je suis votre collègue, tantôt vous me traitez comme un môme. Vous ne me prenez pas au sérieux.

— Détrompez-vous. Dans votre domaine de compétence, vous m'impressionnez, et je comprends pourquoi le professeur Wheelan vous citait régulièrement quand il évoquait ceux capables de lui succéder. Par contre, sur un plan plus personnel, c'est à vous de me dire qui vous voulez être.

Ben ne répondit pas. Cela ne signifiait en rien que la remarque ne le faisait pas réagir, bien au contraire. Souvent, lorsque les gens n'arrivent pas à formuler de réponse face à ce qui les remet en cause, c'est dans leur comportement physique qu'il faut trouver l'expression de leur sentiment. En l'occurrence, Ben souffla comme un buffle avant de charger. Dans le rétroviseur, il croisa le regard du chauffeur, que l'échange amusait. L'historien consulta sa montre et grommela :

— C'est long. L'hélicoptère ou le jet sont quand même plus pratiques…

— Vous êtes en train de prendre goût au luxe, monsieur Horwood.

— Je constate simplement que c'est plus rapide.

— Après chaque transport spécial, je dois me taper trois formulaires pour le justifier. Je doute que la commission de contrôle accepte ce genre de dépenses sur un banal trajet entre Londres et Oxford.

Ben se replongea dans ses feuilles, surtout pour se renfermer. Voulant éviter que le dialogue ne se rompe, Karen demanda :

— Vous trouvez des éléments intéressants ?

— Tous les jours. Et plus j'en découvre, plus je me pose de questions. Je m'aperçois que le professeur ne se contentait pas de mener votre enquête. Il cherchait aussi autre chose de son côté.

— C'est-à-dire ?

— Comme nous, il espérait découvrir qui s'empare de ces artéfacts. Mais il est clair qu'il avait aussi l'ambition de comprendre ce que les voleurs veulent en faire. Beaucoup de ses notes concernent l'étude des objets et abordent des aspects qui ne servent pas à la recherche des coupables. Il s'intéressait à des événements survenus à diverses époques, sans lien direct avec les cambriolages. Il a collecté de nombreux épisodes historiques dont je n'avais même jamais entendu parler. J'ai l'impression qu'il cherchait une cohérence face à une réalité inconnue.

— Un complot ?

— Plutôt un rouage de l'histoire qui aurait été sous-estimé, ou un événement que les versions officielles n'auraient pas intégré. Un élément manquant qui aurait faussé l'analyse et dont ceux qui commettent tous ces vols connaîtraient l'importance au point de vouloir en tirer parti.

— Vous êtes du métier… Vous pensez sérieusement que des centaines d'historiens, de chercheurs et d'archéologues auraient pu passer à côté ?

— Pourquoi pas ? Il y a bien eu des centaines de savants pour nous certifier que la terre était plate et que si l'on approchait trop du bord, les bateaux allaient assurément tomber dans un vide abyssal peuplé de monstres. N'oublions jamais que malgré tous les moyens techniques et humains à notre disposition, nous étudions l'histoire en nous basant uniquement sur ce que nous trouvons ou d'après ce que nous croyons savoir. La découverte d'un tout petit squelette en Afrique a complètement remis en cause la conception pourtant très établie de notre évolution. Quelques peintures rupestres mises au jour par des gamins qui jouaient en France ont dynamité notre chronologie de développement sur des millénaires. Regardez à quel point nous sommes désemparés devant ces petites pyramides et leurs étranges pierres cristallines. Nous essayons de retracer le destin de l'humanité en reliant quelques épisodes transmis de génération en génération à une poignée d'indices sortis des entrailles de la terre. Mais ne nous aveuglons pas avec ce que nous prenons pour notre génie. Plus c'est éloigné dans le temps, plus grande est l'incertitude. Nous ne savons toujours pas grâce à quelles techniques les pyramides ont été bâties, ni ce qu'elles contiennent vraiment. Nous ignorons comment ceux que nos grands-parents appelaient pourtant des sauvages ont pu ériger des statues monumentales sur des îles où eux-mêmes n'auraient pas réussi à survivre quinze jours. Pour boucher les trous de notre histoire, on suppute, on extrapole. C'est un bon début, mais cela ne constitue pas une vérité pour autant. Quand vous voyez ce que notre mémoire arrive à faire d'événements survenus seulement un an plus tôt, il y a de quoi douter de ce qu'elle peut retenir — et surtout restituer — lorsque cela remonte à des siècles ou des millénaires ! Aucun historien honnête ne peut affirmer qu'il sait sans risque d'erreur. Ceux qui osent le faire cherchent le plus souvent à manipuler l'histoire pour servir des intérêts particuliers. Il ne fait aucun doute que partout sur le globe, nous découvrirons régulièrement de nouveaux éléments de nature diverse qui chambouleront notre perception. L'histoire se réécrit sans cesse au fil de ce que nous acceptons d'apprendre chaque jour.

Karen observait Ben qui, entièrement absorbé par ce qu'il expliquait, ne s'en rendait pas compte. Lorsqu'il parlait ainsi, il n'était plus le même. Exalté, passionné, précis, il n'avait plus rien de l'homme désinvolte qui prenait tout à la légère. Quelque chose d'autre se dégageait de lui : une énergie, une sereine conviction que Karen n'avait jamais ressentie chez personne et qui la troublait. Même si elle n'avait pas sa formation, elle aimait discuter avec lui de ces sujets.