— Ne faites pas un pas de plus, ça pue le piège.
— Vous aviez raison, son cellulaire était bien à sept mètres. On dirait qu'il l'a laissé là exprès…
— Pourquoi cette mise en scène ? Je n'aime pas ça du tout.
Sur la table, le téléphone se mit à vibrer. Le vrombissement qui se transmettait à la table de bois résonna dans le silence lugubre de la demeure vide. Holt hésita et fit un pas en avant.
— Vous venez de me dire de ne pas bouger et vous faites l'inverse… N'y allez pas, Karen, c'est sûrement le signal qui va tout faire exploser.
— Vous regardez trop la télé. C'est un message qui arrive.
Ben la suivit.
— Un message ?
— « Vous voilà enfin. J'étais impatient. J'aurais été déçu que vous ne veniez pas. Hâte de vous régler votre compte. »
— Je vous avais prévenue. Il ne fallait pas entrer. Il nous attendait. C'est super glauque…
— Si on s'en sort, c'est moi qui vous invite à dîner.
Holt allait faire demi-tour pour s'enfuir lorsqu'elle aperçut une ombre qui se détachait de l'obscurité au fond de la pièce. Elle n'eut le temps ni d'alerter Ben ni de faire feu. La douleur fut aiguë, foudroyante. Un dard s'était planté dans son cou avec une puissance inouïe. Horwood subit exactement le même sort. L'effet fut tellement fulgurant qu'ils ne se virent même pas s'écrouler sur le parquet.
28
— Benjamin, vous m'entendez ? Je vous en supplie, parlez-moi.
Sans doute stimulé par la voix de Karen, Horwood revint péniblement à lui. Essayant de se retourner, il s'aperçut aussitôt qu'il était entravé. Plus grave, lorsqu'il ouvrit les yeux, il ne vit rien.
— C'est déjà la nuit ?
— Ça doit faire au moins deux heures que l'effet du produit s'est dissipé. Même prisonnier, vous ne pouvez pas vous empêcher de dormir…
— Il était inutile de me réveiller si c'était pour m'accabler de reproches. Par contre, j'aime beaucoup votre voix quand vous me suppliez…
— Vous devriez avoir honte.
— Rassurez-vous, je suis déjà puni. Bon sang, qu'est-ce que j'ai mal ! La dernière fois qu'une piqûre m'a fait cet effet-là, c'était un vaccin et j'avais huit ans.
— Comment pouvez-vous plaisanter dans un moment pareil ? C'est insupportable.
— Chacun gère son stress comme il peut. Soit je tente de dédramatiser avec mes blagues, soit je me mets à hurler. À vous de choisir.
— Les deux peuvent nous valoir pas mal d'ennuis…
— On est vivants, c'est déjà ça. On s'en est sortis ! Alors, vous m'invitez à dîner ?
— Il est encore un poil tôt pour faire la fête.
— Karen, détachez-moi, s'il vous plaît.
— Je suis ligotée, comme vous, et j'ai la tête dans un sac en papier.
— C'est donc ça ! Moi aussi ! Le mien sent les croquettes pour chat. Et le vôtre ?
— Arrêtez de faire le guignol, on risque de se faire buter.
— Quelle heure est-il ?
— Pas la moindre idée.
— Il doit être tard parce que j'ai faim.
— Vous avez tout le temps faim.
— Où sommes-nous ?
— Aucune idée. Mais le sol est froid, certainement de la pierre.
— Brillante déduction. Je suis estomaqué. Moi aussi j'ai les fesses équipées de capteurs thermiques. On est donc tous les deux des super-héros. Dans tous les cas, il nous a bien eus.
— De qui parlez-vous ?
— De celui que nous étions censés surprendre. Vous avez foncé dans son traquenard tête baissée.
— Je n'ai pas foncé tête baissée.
— Bien sûr que si. D'abord, il y a eu votre célèbre « Laissez faire les professionnels », juste avant que le gugusse ne sème vos quatre agents aussi facilement que les parents se sont débarrassés du Petit Poucet. Puis vous avez eu cette réplique inoubliable : « Ne faites pas un pas de plus, ça pue le piège » et on s'est fait tirer comme des dindons le jour de l'ouverture de la chasse.
— Taisez-vous, j'entends des pas.
— Moi, j'entends les anges de la Miséricorde qui répètent leur cantique pour nous accueillir au paradis. Cela dit, je ne suis pas certain qu'une place vous y soit réservée étant donné…
Le grand coup de pied que Ben reçut dans les jambes lui arracha un cri rauque.
— C'est vous qui m'avez frappé ?
— Oui, et je peux recommencer. Fermez-la.
— C'est inconcevable. Vous êtes supposée me protéger, je suis à terre, pieds et poings liés, et vous me tabassez. L'expression « On ne frappe pas un homme saucissonné à terre » ne vous dit…
Le choc sourd de l'ouverture d'une porte métallique tétanisa Benjamin. Des voix d'hommes en approche. Une langue étrangère incompréhensible. On marchait vers eux. Des pas, juste à côté. Quatre individus, au moins. Soudain, des mains qui le saisissent fermement, le soulèvent et l'emportent.
— Karen, vous êtes là ?
Pour toute réponse, une claque brutale et une voix qui aboie. Pas besoin de comprendre les mots pour en saisir le sens. Ben fut traîné dans des couloirs, hissé dans des escaliers. Trimballé comme un sac, il n'arrivait presque jamais à poser les pieds par terre. Si la situation n'était pas si dramatique, il aurait eu l'impression de voler. Dans les virages, il se heurtait parfois aux murs. Son corps lui faisait mal comme s'il avait été roué de coups. Le dédale dans lequel on le conduisait tournait et retournait dans tous les sens. Il n'osait plus rien dire.
Tout à coup, la réverbération des sons ambiants se modifia, lui donnant l'impression d'être entré dans un espace plus grand. Il semblait y faire moins froid. Sans ménagement, il fut assis sur une chaise. Une voix plus âgée donna des ordres brefs. Les colosses qui le maintenaient obéirent et desserrèrent leur emprise. On retira d'un coup le sac qui lui recouvrait la tête.
Son premier réflexe fut de regarder autour de lui pour chercher Karen. Avec un vrai soulagement, il la découvrit assise sur une chaise voisine. Même dans cette circonstance, la voir lui arracha un sourire. Un homme la libéra à son tour de sa cagoule de papier. Ils se regardèrent. Quelque chose de fort passa entre eux, mais miss Holt ne s'y attarda pas. Elle commença aussitôt à analyser le décor pour tenter de comprendre ce qui leur arrivait en espérant trouver un moyen de les tirer de là.
Ils étaient retenus dans une cave aux contours irréguliers, dont le plafond de roche brute était supporté par des piliers massifs que reliaient de larges arches en brique. Le lieu était ancien. Une seule porte de sortie.
Debout face à eux, un homme assez âgé les fixait d'un regard dur. Il les détailla de la tête aux pieds avec la moue dégoûtée d'un entomologiste qui aurait mis au jour une espèce de larve venimeuse. L'homme n'était pas grand. Sa moustache était aussi blanche que ses cheveux courts. Il chaussait bien moins que du 44. Aucune chance qu'il puisse s'agir de Nicholas Dreyer.
L'inconnu s'approcha de ses prisonniers. Ses hommes se tenaient en retrait, prêts à lui prêter main-forte s'il prenait aux larves l'envie de tenter quoi que ce soit.
— J'étais certain que je finirais par vous attraper, fit l'homme. Je me l'étais juré. Peu importe le temps que cela aurait pu prendre. Mais c'est finalement arrivé assez rapidement. Vous n'êtes pas si malins.
Il parlait avec un accent prononcé, mais sa maîtrise de la langue était excellente. Comme un lion en cage, il multipliait les allers-retours devant les captifs.
— Ne comptez pas sur vos complices pour vous porter secours. Personne ne viendra vous sauver ici. Cet endroit n'existe pas. On ne risque pas de vous y retrouver.