— Je t'en supplie, murmura-t-il à la dépouille. Qui que tu sois, je ferai en sorte d'honorer ta mémoire. Apprends-moi. Dis-moi. Donne-moi.
Il arracha d'autres trésors à leur fourreau de pierre — un petit cylindre gravé, une boîte rectangulaire grise, et une large coupelle de bronze ronde dont l'intérieur était doré.
Benjamin avait maintenant de l'eau jusqu'au bassin. L'apparition d'une lumière venue de l'escalier lui annonça le retour de West. L'homme émergea dans son scaphandre.
— Bordel, ça devient mauvais, Benjamin. On doit filer d'ici.
— Donnez-moi les boîtes, vite. Aidez-moi. Il faut placer tout ceci à l'abri.
En découvrant les deux petits caissons, Ben s'exclama :
— Vous n'avez que ça pour tout emballer ?
— J'en ai déjà bavé. Pas question de faire un autre aller-retour.
— Quelle poisse ! Il va falloir décider de ce que nous pouvons emporter.
Horwood se retrouva à devoir faire un choix entre des pièces inestimables. La pire situation possible. Que décide-t-on d'abandonner ? À quoi est-on prêt à renoncer ? Quels sont les objets qui pourront répondre aux questions ? Ne risquait-il pas de se tromper ?
— Benji, dépêchez-vous !
— Soyez gentil, ne m'appelez pas Benji, je déteste ça.
L'historien ouvrit un container étanche et plaça les objets dedans en les calant à la hâte.
Pensant l'aider, West essaya de retirer le masque d'or de la momie.
— Non, Alloa, n'y touchez pas. Ne prenons que ce qui est à ses pieds.
— Pourquoi le laissez-vous ? Je suis certain que même Fanny n'en a jamais vu d'aussi beau dans aucun musée. Personne n'en fera rien ici.
— Je vous en prie, faites-moi confiance. J'ai donné ma parole. Aidez-moi plutôt à collecter ceci.
Il dégagea d'autres objets, privilégiant ceux dont il n'identifiait pas la nature, espérant ainsi écarter les plus communs.
Un sifflement lugubre commença à se répandre dans la pièce. Par réflexe, Benjamin referma le premier container, que West verrouilla aussitôt. Le son prit de l'ampleur, au point de devenir physiquement douloureux à entendre. Ben récolta encore quelques artéfacts qu'il déposa à la hâte dans la deuxième boîte. Toute la salle se mit à trembler. Il ne fallait plus parler de fissures, mais de brèches dans lesquelles l'eau s'insinuait.
— Benjamin, ça risque d'être violent.
— Maintenant, j'ai peut-être droit à une petite idée noire, qu'en dites-vous ?
— Vous êtes dingue, venez…
— Si jamais je ne m'en sors pas, prenez soin de Fanny. Soyez heureux. Dites-lui de ma part qu'elle a bien deux hommes dans sa vie.
— Vous l'aimez ?
À travers leurs casques, les deux hommes échangèrent un regard. D'une main assurée, Ben ferma le second coffre de transport.
Le mugissement enfla en un cri. La vague les souleva comme des bouchons et les projeta contre la fresque. Dans l'ultime assaut de l'eau, Ben crut voir la momie se redresser. Il lui tendit la main, mais quels qu'aient été ses pouvoirs, elle ne l'aida pas.
45
Chaque existence est un fil dont est tissée l'étoffe du monde. Comparables à des fibres, les vies coulent et ondulent entre hauts et bas, se plient, s'accrochent, résistent et s'usent parfois jusqu'à se déchirer. Tous les êtres vivent dans cet entrelacs sans fin où les destins se croisent, se nouent, liés les uns aux autres par un métier qui s'active depuis la nuit des temps, ajoutant sans cesse son œuvre du jour à l'infinie tapisserie de notre histoire. Tantôt rugueux, tantôt de soie, ce tissu universel et sacré s'avère plus fort que la mort elle-même.
Certains futurs ne tiennent qu'à un fil, et nul ne sait ce qui lui donnera la force de résister ou le fera rompre. Dans la chambre mortuaire du tombeau, Benjamin avait été projeté comme une marionnette désarticulée. Mais pour cette fois, le Grand Tisserand avait choisi de ne pas sectionner ses ficelles.
Étendu sur son lit, le visage partiellement recouvert d'un bandage, il était agité de mouvements incontrôlés. Bien que profondément endormi, il revivait tout ce que son esprit n'avait pas réussi à appréhender en temps réel. Après avoir capté et ressenti dans l'urgence, le cerveau travaillait à analyser pendant que le corps récupérait. Répéter la scène pour mieux la comprendre, la rejouer jusqu'à ne plus être débordé par sa violence, la reconstituer jusqu'à ce que plus aucun détail ne reste flou. Parfois, quelques secondes vécues, sublimes ou traumatisantes, peuvent engendrer matière à réflexion pour très longtemps. Le temps nécessaire pour décortiquer, classer et intégrer. Le temps de découvrir si cela vous pousse à vivre ou à mourir.
Dans le cas de Ben, sa rencontre avec l'inconnue du sarcophage avait été aussi magique spirituellement que douloureuse physiquement. Très peu d'humains connaissent le privilège d'une expérience aussi intense, encore moins y survivent. Le plus souvent, ce qui fascine et enflamme à ce point vous tue, comme un bouquet final ou une overdose. Et si l'on ne succombe pas, même un cortex affûté a besoin de temps pour disséquer et gérer tout ce qui en découle. Pendant que ce processus se poursuit, le corps bouge, comme s'il cavalait après les sentiments qui le font exister. Benjamin en était là.
Sa main se crispa sur le vide, il se mit à gémir comme un animal blessé et ses jambes se raidirent. Il se cambra de toutes ses forces et son cœur accéléra au point de déclencher l'alerte de l'électrocardiogramme auquel il était relié.
La vérité des êtres se cache souvent au plus profond de leurs rêves. Leur clé se révèle lorsqu'ils peuvent enfin agir librement, comme s'ils accomplissaient au grand jour, mais paradoxalement sans aucun témoin et sans risquer la moindre conséquence. Dans cet espace intime, au creux des méandres de l'esprit, personne ne peut espionner ou juger, l'âge n'a plus cours et le temps s'abolit. Affranchis des contraintes physiques et sociales, les songes sont le théâtre de ce qui compte vraiment : les vraies peurs et les vrais espoirs. Seul ce qui importe subsiste. N'entrent en scène que ceux qui y sont conviés, ne se déroule que ce qui est essentiel. Tel un démiurge absolu inconscient de son pouvoir démesuré, celui qui dort écrit sa vie en toute impunité dans une authenticité exempte de compromis. La nuit, les mensonges et la tiédeur n'existent pas. Les plus grands bonheurs et les pires des malheurs, si.
Benjamin s'était toujours estimé chanceux. Il n'avait presque jamais fait de cauchemars de sa vie. Il s'amusait du fait que souvent, à son réveil, il se souvenait encore de ce qu'il avait imaginé en dormant. Dans des lieux qui l'avaient marqué, agencés selon sa fantaisie, un scénario récurrent se dessinait : il était à la recherche de quelqu'un.
Il avait ainsi beaucoup erré sur les traces de son grand-père, première figure de son enfance dont la disparition brutale lui avait enseigné l'inéluctable temporalité de ceux auxquels on tient. À de nombreuses reprises dans ses rêveries, durant des années, Ben avait eu rendez-vous avec son papy James, toujours au même endroit, au cœur d'un petit matin des vacances d'été, sur la barque dans laquelle ils avaient l'habitude d'aller pêcher. Malgré son affection maintes fois témoignée, le brave homme — dont le rire de cheval épouvantait les enfants en faisant honte au reste de la famille — avait rarement répondu présent à l'appel du souvenir. Presque trente ans plus tard, il arrivait encore à Ben de l'attendre.