— Ils ont été remontés.
— Il faut les protéger. Coûte que coûte. L'autre camp va certainement tenter de les récupérer.
— Détendez-vous, les containers ne risquent rien. Ils ont été transférés sur un site sécurisé du Defence Science and Technology Laboratory. Fanny a déjà commencé à en étudier le contenu. Vos systèmes de prise de vues sont eux aussi repartis avec ce qu'il restait de vos scaphandres. Malgré l'état pitoyable du matériel, espérons que vos images seront exploitables. Votre baignade va nous coûter des millions. Je vois d'ici les kilomètres de formulaires à remplir… Vous devez une fière chandelle aux concepteurs de ces équipements et aux hommes du Special Boat Service qui vous ont ramenés à l'air libre.
Benjamin tenta de se redresser mais Karen l'en empêcha.
— Restez allongé. Je vais alerter les infirmières pour vos soins.
— Je ne veux pas être soigné, je veux vous parler.
— De quoi ?
— De ce que j'ai vu, Karen.
Malgré lui, Benjamin sentit les larmes couler sur ses joues, comme si le trop-plein d'émotion et de tension avait attendu l'évocation de la plongée pour s'évacuer.
— Il faut que je le partage, c'est trop énorme pour moi seul. C'était magnifique. Le plan disait vrai. Au-delà du mur se cachait une sépulture. J'ignore qui y reposait, mais j'espère le découvrir. Je lui dois bien ça.
— Vous en parlez au passé…
— Il n'en reste plus rien. L'irruption violente de l'eau a tout dévasté. Nous n'avons même pas eu le temps de refermer le sarcophage pour protéger la pauvre dépouille…
Il passa son poignet bandé sur son front perlé de sueur.
— C'est terrible. On ne pourra plus jamais redescendre dans ce tombeau. Nous aurons été les premiers et les derniers à le contempler. Il est resté scellé pendant plus de trois millénaires pour protéger une inconnue et son étrange collection. Il aura suffi d'une seule visite pour que le flot anéantisse tout. Quelle tristesse…
— Une inconnue ? Vous pensez qu'il s'agissait d'une femme ?
— J'en ai l'intuition. Probablement assez jeune. Les proportions du corps me portent à le croire. Mais comment en avoir confirmation ? Je ne peux même plus retourner à son chevet…
— Vous auriez été prêt à replonger malgré ce que vous avez vécu ?
— Sans hésiter. Si seulement vous aviez pu voir ça, Karen ! Ce n'était pas un musée. Il ne s'agissait pas d'une reconstitution ou d'un décor. Nous étions au cœur d'une réalité sacrée. Les derniers à avoir foulé ce sol en étaient les concepteurs. Ce qu'ils y ont laissé représente le plus noble, le plus pur et le plus abouti de leur temps. Ils y ont déposé leurs croyances, leur espoir d'une vie par-delà la mort. Nous avons été les témoins d'une foi, d'un savoir, d'un pouvoir intacts. Nous avons pu les approcher, les toucher, directement et sans aucun filtre. J'ai marché à travers les siècles. C'est un sentiment qui surpasse tout, qui transcende la condition d'homme. Vous pénétrez une réalité qui nous dépasse tous. Je comprends les explorateurs qui ont évoqué un sentiment d'éternité. Je l'ai éprouvé. Il est en moi. Vous côtoyez ce qui constitue le vrai miracle de notre monde, le pur génie de ceux qui cherchent face aux lois de l'univers qui nous échappent. Une vie pour une quête qu'aucune mort ne pourra interrompre.
— Vous parlez comme un alchimiste.
— Ceux qui souhaitent apprendre ne sont-ils pas tous égaux face à ce que j'ai vu ? J'ai plongé pour trouver des réponses, mais j'ai aussi rapporté des questions.
— Ne vous emballez pas. J'ai très envie que vous me racontiez tout en détail mais pour le moment, il vous faut du repos.
— Du repos ? Avec ma tête dans une telle ébullition ? Ça va être compliqué. Voulez-vous que je vous confie le plus surprenant, Karen ?
— Dites-moi.
Elle lui reprit la main mais, perdu dans son exaltation, il ne s'en rendit pas compte.
— Tout au fond, bien que m'aventurant dans l'inconnu, malgré la menace de l'eau, je n'ai jamais eu peur. J'étais à ma place. Je n'avais jamais ressenti cela auparavant.
— J'aurais aimé être à vos côtés.
Ben haussa un sourcil.
— Dommage que vous n'ayez pas la formation.
La jeune femme grogna :
— Vous allez payer pour cette vanne fourbe. Notez que c'est vous qui avez rompu la trêve.
Benjamin sourit, sentit enfin la main de Karen, puis, comme si ces heureuses émotions avaient suffi à épuiser le peu de forces encore présentes en lui, il s'endormit à l'instant.
46
À son réveil, Ben chercha aussitôt la silhouette à son chevet.
— Karen ?
Une voix masculine lui répondit :
— Miss Holt n'est plus là.
— Elle était ici voilà quelques minutes.
— Vos « quelques minutes » ont duré plus de trois jours. J'avais été averti que vous étiez un gros dormeur, mais pas à ce point-là… Néanmoins, je suis très heureux de vous récupérer.
Avec difficulté, pensant découvrir un médecin, Ben se tourna vers son interlocuteur, mais une surprise l'attendait.
— Jack ?
— Quelle familiarité… Malgré vos allégations condescendantes, les universitaires seraient-ils finalement des garçons aussi faciles que les agents du renseignement ?
— Vous préférez que je continue à vous appeler « Mon Petit Poney » ?
— Seconde fois que vous ouvrez la bouche et vous me tapez déjà sur les nerfs. Quand je pense que je me suis réjoui que vous ayez survécu…
— Que faites-vous ici ?
— Je me le demande, étant donné la quantité de problèmes qui m'attend à Londres.
— Avouez-le, vous vous faisiez un sang d'encre pour moi. J'en suis touché.
Le patron du service hésita à répondre, comme si sa pudeur s'en trouvait remise en cause.
— Il est vrai que j'ai eu peur pour vous. Mais ce n'est pas pour le plaisir de voir ces demoiselles tenter de vous redonner forme humaine et changer vos pansements que j'ai fait le trajet.
— Vous étiez là lorsque les infirmières s'occupaient de moi ?
— Effectivement, et je ne souhaite ce spectacle qu'à mes pires ennemis.
Benjamin était scandalisé.
— Elles sont supposées faire sortir les étrangers pendant les soins.
— Tout dépend de l'étranger. Tout dépend du malade. Peu sont aussi protégés que vous.
— Vous n'êtes même pas de ma famille et vous avez vu mes fesses ?
— Vous pratiquez d'étranges mœurs, monsieur Horwood, sans doute liées aux cultures primitives qui fascinent tant les gens de votre milieu. Pour ma part, montrer ses fesses ne constitue en aucune manière un signe d'appartenance à un clan. Je n'ai jamais vu l'arrière-train de la plupart des gens de ma famille. Dieu m'en préserve. Si vous connaissiez mon horrible tante Abigail, vous comprendriez.
Ben ouvrait des yeux ronds — surtout le gauche étant donné son bandage.
— Rassurez-moi, vous n'êtes pas venu jusqu'au Caire pour mater mon anatomie ?
— Bien sûr que non, même si je dois avouer que je n'ai jamais dénombré autant de bleus sur un seul corps. Mais vous avez raison, d'autres questions m'amènent.
Ben parut soudain préoccupé, comme si un fait important venait de lui revenir.
— Pourrions-nous en discuter en mangeant ? Mon estomac qui se réveille aussi m'indique que je crève de faim…
— On m'avait également parlé de votre métabolisme d'enfant qui réclame du miam-miam après son gros dodo.
— Je ne vous permets pas.