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— C'est vrai, nous sommes complètement paumés. Et ça me rend dingue. Nous n'avons pas la moindre idée de la façon dont ce pli a pu arriver jusqu'à vous. Quelle qu'en soit l'explication, elle est inacceptable. Soit nous sommes infiltrés, soit nous sommes incompétents. Peut-être même les deux. Pour le moment, à mon niveau, la seule réaction que je puisse mettre en place en attendant de découvrir ce qui s'est réellement passé, c'est de garder mon arme chargée et de ne plus vous lâcher d'une semelle.

Karen se rendit compte que Ben était essoufflé. Elle ralentit.

Dès leur retour d'Égypte, ils étaient immédiatement repartis à destination d'une anodine petite bourgade située à moins d'une centaine de kilomètres au sud-ouest de Londres. C'est là, dans des locaux banalisés ayant l'apparence d'une entreprise agroalimentaire, que se trouvait le quartier général de l'unité chargée de la veille technologique stratégique du Royaume-Uni. Discrètement, le site était aussi équipé d'un complexe regroupant différentes cellules d'études capables de mener confidentiellement des recherches scientifiques de haut niveau pour le compte du gouvernement.

Lorsque l'agent et l'historien se présentèrent au poste de contrôle de la section de physique appliquée, Ben glissa :

— Si vous n'y voyez pas d'inconvénient, évitons d'affoler Fanny avec cette histoire de « faille de sécurité ».

— J'approuve.

Sur un ton beaucoup moins assuré, il ajouta ensuite :

— Karen, s'il vous plaît, entre nous, puis-je vous demander de quoi j'ai l'air ? Dites-moi franchement…

L'agent Holt comprit sa préoccupation. À l'heure de retrouver Fanny, Horwood ne voulait pas rater son entrée. La jeune femme mit de côté ses sentiments personnels et le dévisagea avec l'œil critique d'un médecin examinant un patient.

— Voyons voir… Vous n'êtes pas coiffé, vous avez un œil au beurre noir, on dirait que vous avez dormi dans vos vêtements… Diagnostic : vous ressemblez à un écolier qui s'est battu pour garder son goûter et qui a manifestement échoué.

— Très drôle.

Karen lui sourit, rectifia son col, redressa les épaules de son blouson et, en quelques gestes très doux malgré leur vivacité, le recoiffa.

Elle contempla le résultat et conclut avec un petit sourire :

— Vous êtes parfait. Quel tombeur, ce Benji…

Sous le coup de cette familiarité aussi bien physique que verbale, Ben n'eut pas l'air très malin quand le contrôleur leur ouvrit.

Holt et Horwood furent conduits jusqu'à la salle affectée à l'étude de leur projet. Au centre d'un bel espace, Fanny, cheveux attachés et vêtue d'une blouse blanche, s'affairait autour d'une grande table en prenant des notes. Les objets remontés du tombeau étaient disposés devant elle sur le plateau éclairé, chacun sur une des cases numérotées d'un grand quadrillage.

— Enfin vous voilà ! s'exclama-t-elle.

Elle salua Karen et enlaça Benjamin en lui malmenant quelques bleus au passage.

— Trop contente de vous voir ! D'après le peu qu'Alloa a eu le droit de me confier, j'ai compris que ça n'avait pas été simple. Il m'a promis que tu me raconterais tout.

Elle prit le temps d'observer l'historien.

— Tu as l'air épuisé. Par contre, cet œil au beurre noir et ta barbe de deux jours te donnent un côté mauvais garçon très sexy…

Ben aurait sans doute plus apprécié la remarque si Karen n'en avait pas été témoin.

Attiré comme un aimant par les artéfacts, il s'approcha de la table. En les contemplant, il éprouva une étrange sensation, comme si les retrouver dans cet environnement aseptisé leur ôtait un peu de leur magie. Ils semblaient nus, perdus loin de chez eux, orphelins.

— Je suis aussi heureuse que vous soyez là, confia Fanny, parce que j'en ai assez de découvrir chaque jour des données bluffantes et de ne pouvoir en parler à personne sous prétexte que c'est confidentiel. Je n'ai même plus sommeil tellement je suis avide d'avancer ! Chaque information, chaque découverte ouvre de nouveaux champs de recherche. Pas le temps de manger ni de dormir ! Ces trésors m'ont transformée en zombie du savoir. Vous aviez raison en comparant cette affaire à un puzzle. À coup de surprises, les pièces s'assemblent…

— Les photos réalisées sur le site sont-elles correctes ? interrogea Karen, anxieuse.

— On voit qu'elles ont été faites dans l'urgence mais ça reste acceptable. L'endroit devait être magnifique. Quelle émotion ! J'ai fait imprimer quelques tirages, mais un autre service s'occupe de les agencer pour mettre au point une reconstitution 3D du tombeau. En se basant sur les différentes prises de vues, on devrait obtenir un modèle virtuel dans lequel nous pourrons évoluer en image. Ils m'ont promis que tout serait prêt d'ici deux jours.

Depuis son arrivée dans la salle d'étude, Benjamin n'avait pas prononcé un seul mot. La contemplation des reliques l'accaparait. Il enfila une paire de gants de coton. D'instinct, le premier objet qu'il saisit fut le cube en métal dont les faces étaient couvertes de schémas géométriques et d'indications de mesures. L'objet n'était même pas rouillé et la finesse de la gravure surpassait celle des bijoux les plus précieux.

— Celui-là te fascine aussi ? glissa Fanny en s'approchant. J'en ai effectué le relevé. On y trouve surtout des formules en lien avec les proportions des pyramides. Des règles de calcul qui auraient pu inspirer Thalès et Pythagore.

Benjamin observait chaque face de l'étrange dé.

— Tu as dû vivre un moment exceptionnellement fort au fond de ce lac, ajouta Fanny. Même si l'expédition n'a pas été une partie de plaisir, n'importe quel archéologue aurait donné dix ans de sa vie pour être à ta place.

— Je suis même convaincu que certains auraient tué pour y être. Notamment ceux à qui nous avons arraché le plan.

— Es-tu conscient de ta chance ?

— D'y être allé ou d'en être revenu ?

— Les deux.

— Peu à peu, je réalise.

Ben avait changé, Fanny le sentait. Il dégageait quelque chose de différent. Son attitude, son regard plus précis, même sa voix, calme et grave. Était-ce dû à la fatigue ? À la puissance de ce qu'il avait vécu ? Était-ce l'émotion de retrouver ces reliques ? La jeune femme profita de ce que Karen était occupée à observer la collection à l'autre bout de la table pour lui murmurer :

— Si j'avais pu, je me serais précipitée à votre chevet, mais ils ne m'ont pas laissée faire.

— Je sais. Aucun problème. Ne t'en fais pas. Alloa a remarquablement pris soin de moi. Je te remercie d'avoir fait de lui mon ange gardien.

— Quand ils m'ont dit que vous étiez blessés, que même un coup de fil n'était pas envisageable, j'ai vraiment été morte d'inquiétude.

— Tu étais plus utile ici.

— Pourquoi ne m'as-tu jamais dit que tu détestais que je t'appelle « Benji » ?

Horwood quitta le cube des yeux et fixa Fanny sereinement.

— Il y a beaucoup de choses que je ne t'ai jamais dites, mais c'est sans importance. La seule chose qui compte, c'est ce que nous partageons au présent. Quand j'étais au fond de ce tombeau sans savoir si j'en ressortirais un jour, j'ai eu l'occasion de mesurer ce qui compte vraiment pour moi. Tu te situes à la fois au-dessus et à part, définitivement. Ce n'est pas une découverte, mais cela ne m'était jamais apparu aussi nettement.

Il regardait Fanny avec une telle intensité qu'elle en fut troublée. Elle n'avait jamais eu l'occasion d'entendre Benjamin exprimer des sentiments aussi forts, aussi intimes, surtout avec un tel naturel. Elle qui s'amusait souvent de son manque d'assurance face à des sujets affectifs fut déstabilisée par le contrôle de lui-même dont il faisait preuve. Pour la première fois, c'est elle qui ne sut pas quoi lui répondre.