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La jeune femme se déplaça jusqu'à un troisième poste, sur l'écran duquel elle afficha un autre type d'image. On y distinguait un petit bas-relief marqué dans de l'argile à l'aide du rouleau.

— Note la finesse inhabituelle des profils et des draperies du personnage central. La présence des sabres croisés rappelle les armes de la cité d'Ur. Il pourrait s'agir d'un de ses rois, Ur-Nammu, et de son fils, Shulgi.

— Qu'est-ce qu'un sceau sumérien faisait dans un tombeau égyptien construit à des milliers de kilomètres de là ?

— La réponse se cache peut-être dans cet autre objet que tu as rapporté.

Fanny retourna à la table et prit cette fois la petite boîte de pierre grise polie.

— L'as-tu ouverte avant de décider de l'emporter ?

— Pas eu le temps.

La chercheuse souleva le couvercle avec précaution. À l'intérieur, une plaquette recouverte d'une mosaïque sombre et mate représentait un homme en toge devant une vasque dont s'échappaient des traits semblables à des rayons.

— La technique de fabrication ne te rappelle rien ? questionna Fanny.

— Si : l'étendard d'Ur, la pièce sumérienne conservée au Museum. On dirait que cette plaquette a été fabriquée par les mêmes artisans.

— De quoi parlez-vous ? intervint Karen.

Ben répondit :

— Le musée possède une antiquité issue de la période sumérienne parmi les plus exceptionnelles qui soient : l'étendard d'Ur, découvert dans la nécropole royale de la cité. C'est un étroit coffret de bois d'une trentaine de centimètres de haut sur une cinquantaine de long, décoré d'incrustations sur une base de bitume, comme cette plaquette. Sur l'une des deux grandes faces, on peut voir une armée autour du roi et, sur l'autre, ce qui s'apparente à des scènes quotidiennes. Le style de mosaïque est très comparable à celui-ci. Sa réalisation était d'une qualité très avancée pour l'époque. L'étendard d'Ur est considéré comme un des objets les plus emblématiques de l'histoire de l'humanité, d'autant plus précieux que datant d'une période ou de tels chefs-d'œuvre n'étaient pas encore réalisables couramment. Étrangement, personne n'a pu en deviner l'utilité. Ornement ? Enseignement ? Hommage glorieux ? Nous n'avons pas la réponse. Cette plaquette-ci prouve que cette technique de décoration n'était pas aussi isolée qu'on a pu le penser.

Délicatement, Ben souleva la petite tablette et découvrit qu'une autre se cachait dessous.

— La boîte en contient trois, précisa Fanny. Deux scènes de cour et une autre qui ressemble à un plan de ville, mais qui est fêlée.

— On dirait des cartes postales, nota Karen.

— Cette petite boîte remet en cause à elle seule beaucoup de théories, commenta Benjamin.

Fanny rangea les miniatures de mosaïque et reposa la boîte sur sa case.

— Je suis entièrement d'accord. Moi, ça fait dix jours que j'ai la cervelle en fusion à cause de ces objets. J'ai la sensation que tout ce que j'ai vu ou lu avant, que tout ce que l'on a appris, n'est rien à côté de ce que l'on est en train de mettre au jour.

50

Adossée au mur du salon, les bras croisés, l'œil rivé sur la trotteuse de sa montre, Karen attendait que Benjamin sorte enfin de la salle de bains. Elle-même était prête depuis plus de dix minutes. Dès qu'elle n'entendit plus l'eau de la douche couler, elle demanda à travers la porte :

— Et s'il s'agissait d'un traquenard ?

— Qui me parle ? Ma conscience ? Un de ces êtres pervers qui rôdent dans des appartements supposés privés ? Ceci dit, vous au moins avez l'obligeance d'attendre derrière la porte, alors que votre patron…

— Benjamin, je ne plaisante pas.

— Un traquenard ? Je n'imagine pas ce brave M. Folker me tendant un piège.

— Pourquoi ne pas vous retrouver à la British Library comme la dernière fois ?

— Il a sûrement ses raisons. Il ne m'a d'ailleurs pas laissé le choix. Le fait qu'il me fixe rendez-vous dans un lieu public devrait vous rassurer.

— Ces derniers temps, rien ne me rassure.

— Je vous comprends.

— Vous, par contre, me semblez en revanche plutôt détendu.

— Sans doute le contrecoup de mes peurs égyptiennes. Après la plongée et la note dans ma chambre, il en faut plus qu'avant pour m'inquiéter.

— Faites attention à ne pas vous habituer au risque. C'est là que l'on relâche sa vigilance et en général… Quel effet vous a fait Folker au téléphone ? Sa voix trahissait-elle de l'anxiété, une hésitation inhabituelle ?

— Je n'ai rien remarqué d'anormal. Il était pressé que nous puissions parler. Il a insisté sur le fait que c'était urgent et très important. De toute façon, nous en aurons très vite le cœur net.

Ben ouvrit soudain la porte et fit sursauter Karen, qui ne s'y attendait pas. En cherchant ses chaussures dans le salon, il acheva de boutonner sa chemise et la glissa dans son pantalon. Il avait opté pour un vêtement qu'il n'avait encore jamais mis. Choisie par Karen, cette chemise était encore plus éloignée de ses goûts que les précédentes. Plutôt près du corps, sombre, avec des motifs géométriques ton sur ton. Il n'était pourtant pas prévu qu'il rencontre Fanny aujourd'hui.

Ben passa en coup de vent devant le miroir.

— Non seulement vous avez l'œil pour ma taille, mais vous avez en plus du goût. J'aime bien. Et vous ?

Déconcertée par le nouvel aplomb de Ben, Karen se trouva pour une fois à court de repartie. Ben trouva enfin ses chaussures.

— Dépêchez-vous, lança-t-il en attrapant son blouson. Nous allons finir par être en retard.

Karen réagit au quart de tour :

— Comment pouvez-vous me sortir ça ?

— Regardez, c'est très simple. Il suffit d'ouvrir la bouche et d'expulser l'air de vos poumons en faisant vibrer vos cordes vocales.

Il fit une démonstration.

— BOU-GEZ-VOUS. Étonnant non ? Je suis certain qu'avec un peu d'entraînement, vous pourrez, vous aussi, y arriver.

— Méfiez-vous, j'ai un flingue, et il est chargé.

— J'aime quand vous me menacez, ça me donne des frissons partout. Vous connaissez le Sky Garden ?

51

Au cœur de la City, une tour de verre à l'architecture épurée dominait les immeubles sages du quartier des affaires. Rectangulaire à sa base, elle s'élevait en s'élargissant pour s'épanouir dans une forme protubérante arrondie abritant le Sky Garden, le jardin le plus haut de Londres. Éden aérien, l'endroit avait rapidement gagné la réputation d'attraction de premier plan.

Pour être autorisée à y monter armée avec son protégé, Karen avait été obligée de s'identifier officiellement et d'emprunter d'autres ascenseurs que ceux réservés aux touristes.

Une fois arrivés au trente-cinquième étage, à plus de cent cinquante mètres au-dessus du sol, la jeune femme et Horwood débouchèrent dans une gigantesque serre au centre de laquelle se dressaient un restaurant et un bar aménagés en terrasse, cernés d'un immense jardin en pente orienté plein sud. L'endroit associait un design futuriste à une ambiance naturelle, formant un écrin lumineux géant peuplé d'arbres de belle taille et de luxuriants parterres végétaux, au creux desquels avaient été aménagés des recoins équipés de bancs.

Ben s'approcha des baies vitrées. La vue sur la capitale anglaise était stupéfiante. À des dizaines de kilomètres à la ronde, rien n'échappait au regard. Depuis cette hauteur, les avenues apparaissaient comme de simples rubans gris sur lesquels les bus rouges ressemblaient à des modèles réduits. Traversant la Tamise sur des ponts d'allumettes, les métros et les trains de banlieue filaient comme des jouets électriques.