— Vous a-t-il précisé l'endroit où il vous attend ? demanda l'agent Holt, que le charme du lieu ne distrayait pas du motif de leur visite.
— Détendez-vous, Karen. Profitez un peu. Après des semaines passées enfermé dans des laboratoires, des appartements confinés et des temples souterrains, voir si loin, découvrir un horizon dégagé environné de ces plantes qui exhalent des parfums frais me fait un bien fou. Pas vous ? On n'imagine pas que les plaisirs de ce monde continuent d'exister lorsqu'on est plongé dans les problèmes jusqu'au cou.
— J'envie votre enthousiasme. Pour ma part, je n'oublie jamais que même dans ce genre d'endroit, les ombres rôdent en attendant leur heure. Aidez-moi à localiser Folker.
— Il m'a prévenu qu'il patienterait sur un banc dans les fleurs. Montons en faisant le tour, on finira bien par le trouver.
Ils se mêlèrent à la foule des visiteurs qui musardait dans ce paysage improbable. Beaucoup se prenaient en photo devant le panorama ou les plantations les plus spectaculaires. Au moment de fixer le souvenir, certains arboraient un sourire parfaitement maîtrisé, d'autres s'embrassaient ou faisaient d'étranges signes avec leurs doigts. Les codes et symboles sont partout. Sur le qui-vive, Karen passait la foule au crible avec une attention extrême.
C'est en redescendant par le flanc est que de haut, Ben aperçut la silhouette et reconnut la crinière blanche de l'ancien assistant de recherche. Il se hâta de le rejoindre.
— Monsieur Folker ! Quel plaisir de vous retrouver. Je ne suis pas en retard au moins ?
— C'est moi qui étais en avance. Bonjour, Benjamin. Merci de vous être rendu disponible si rapidement.
Il lui indiqua un cube de bois servant de siège.
— Asseyez-vous près de moi, nous avons peu de temps.
La présence des deux hommes avait brutalement élevé le niveau d'alerte de plusieurs crans. Nerveuse, Karen balayait l'espace, à l'affût de toute attitude suspecte, en gardant discrètement la main sur la crosse de son automatique.
Ben se rendit compte à quel point Folker était tendu. Pour le réconforter, il se permit de prendre ses mains tremblantes entre les siennes en un geste chaleureux.
— Tout va bien, Robert. Je suis là et l'agent Holt nous protège. Vous ne risquez absolument rien. Pourquoi avoir voulu nous retrouver ici ?
— Ma petite-fille adore. C'est avec elle que j'y viens. Elle dit que cet espace est « une planète posée dans le ciel ». C'est pour moi un lieu associé au bonheur. Il n'y en a plus tant que cela… En outre, il y a du monde, je préfère ne pas être seul en ce moment.
— Qu'est-ce qui vous préoccupe ?
— Vous allez me croire sénile, mais depuis quelque temps, j'ai l'impression d'être surveillé. Même à la Library, j'ai souvent la sensation que des oreilles traînent. Je surprends des regards de gens que je n'ai jamais vus. Ils m'observent à la dérobée, j'en suis presque certain. Dans les couloirs déserts des étages d'étude, il m'arrive même de ressentir des présences et de prendre peur. J'essaie de me raisonner, de mettre cela sur le compte de la paranoïa d'un vieil homme que la solitude abîme et que l'affaire du Splendor Solis a ébranlé. Mais rien n'y fait.
— Vous êtes simplement fatigué. Ne vous accablez pas. Si vous en ressentez le besoin, n'hésitez jamais à m'appeler.
— C'est ce que j'ai fait. Je voulais que vous soyez au courant de ce que j'ai découvert au sujet du Splendor Solis, au cas où il m'arriverait malheur.
— Dites-moi tout.
— Après notre entrevue au sujet des pages volées, j'ai poursuivi mes recherches. Un peu pour le plaisir, je l'avoue, mais surtout parce que j'étais de plus en plus intrigué par les illustrations foisonnantes associant éléments ésotériques et scènes figuratives. Comme Ronald avant moi, je me suis mis en tête de traquer les informations cachées qu'elles pouvaient contenir. J'ai cherché à lire dans les plis des robes, dans les ombres, dans les herbes, dans les nuages. Des heures, que dis-je, des nuits à user mes pauvres yeux avec des loupes ! J'ai essayé de percer le code des couleurs et des formes, de déchiffrer la symbolique. J'ai aussi analysé les paysages, les monts et vallées, les courbes des fleuves, les villages, et même les éléments architecturaux dépeints pour tenter d'y déceler au moins des indications de localisation.
— Qu'avez-vous découvert ?
— Rien. Pas la moindre ressemblance entre les illustrations et une quelconque réalité qui ne soit pas déjà connue.
Devant l'air aussi surpris que déçu de Benjamin, Folker s'empressa d'ajouter :
— Mais un hasard nocturne m'a révélé bien davantage…
Folker s'anima soudain, et Ben reconnut l'authentique sourire d'enfant que l'ancien assistant de recherche arborait lorsqu'il était content d'avoir joué un tour au professeur Wheelan.
— J'imagine sans peine l'excitation de Ronald si j'avais pu lui annoncer ce qui m'est apparu… Voilà donc toute l'histoire : un soir, alors que j'avais travaillé tard et que le personnel avait quitté les bureaux, je me suis enfin décidé à rentrer. Comme d'habitude, j'ai éteint les lampes éclairant mon plan de travail, mais Nancy avait oublié d'éteindre les siennes. Elles projetaient une lumière de biais jusqu'à ma place. Je n'avais pas encore refermé le volume lorsque j'ai été surpris de constater que la page que j'étudiais — celle du « Vieux Roi et du jeune Roi » — semblait réagir à cet éclairage particulier. Certaines parties de l'illustration brillaient anormalement. Sous cet angle, la lumière faisait ressortir des détails de la robe du jeune monarque, mais aussi certaines zones de l'ornementation encadrant la page, qui en temps normal ne se remarquent pas. Inutile de vous dire que malgré ma fatigue, il n'était plus question de regagner mon domicile pour me reposer ! J'ai regardé de plus près. J'ai alors passé toutes les pages en revue et je me suis rendu compte que l'apparence première du codex se double d'une lecture secrète que personne n'avait encore jamais percée à jour. Dans toutes les pages enluminées, aussi bien dans les dessins que dans les inscriptions et légendes, j'ai pu constater que certaines lettres et des détails ont été particularisés. Je n'ai rien dit à qui que ce soit et j'ai attendu la nuit suivante pour approfondir mes investigations.
« Il m'a fallu un microscope pour m'apercevoir que toutes les parties dorées n'ont pas été traitées selon la même technique. Certaines ont été simplement recouvertes à la feuille ou à la poudre d'or, mais d'autres ont été en plus retouchées avec un pigment diffractif spécial qui se met à briller sous une lumière rasante. Je vais vous montrer.
Folker sortit son téléphone de sa poche et ouvrit le dossier des images.
— Cela ne rend évidemment pas aussi bien en photo qu'en vrai, mais vous allez tout de même parfaitement vous rendre compte.
Il afficha une page peu éclairée représentant le « Couple royal ». Certaines lettres de la présentation de la scène, mais aussi d'autres inscrites sur les rubans rouges et bleus portés par les deux dignitaires, se détachaient en brillant d'un éclat nacré.
— Fascinant, souffla Ben.
— Le phénomène se répète sur toutes les illustrations. J'ai fait des photos de chacune. Elles ne sont pas d'excellente qualité, mais cela me permet de garder une trace et d'éviter que vous ne me preniez pour un vieux fou.
— Loin de moi cette idée, monsieur Folker. Pouvez-vous m'envoyer ces photos ?
— Vous les envoyer ?
— Oui, via votre téléphone.
Folker lui tendit son appareil.
— Faites-le vous-même. Ma petite-fille saurait comment s'y prendre, mais je n'y entends rien. Ces techniques sont de votre temps, pas du mien.