Benjamin sélectionna toute la série et l'expédia sur son numéro.
— Je n'en ai soufflé mot à personne, précisa le vieil homme. Je suis bien ennuyé. Que faire de cette découverte ? À qui la confier ? C'est une énorme responsabilité. Ronald, lui, aurait su quoi faire.
— Ne vous en faites pas. Nous allons vous aider.
— Ce traitement sélectif n'est en rien dû au hasard, Benjamin. Il ne s'agit ni d'une facétie d'artiste ni d'un accident. J'en ai la preuve.
— Expliquez-moi.
— Je ne suis sans doute pas le plus qualifié pour résoudre ces énigmes, mais sur au moins deux pages, j'ai pu constater que ces lettres différenciées forment à elles seules des mots jusque-là dissimulés dans le texte qui leur sert de paravent.
Folker reprit son téléphone et fit défiler les vues.
— Dans l'illustration représentant « Le Chevalier de l'Art royal » debout sur les fontaines d'or et d'argent, la citation inscrite sur son bouclier ainsi éclairée révèle une référence qui renvoie à un texte précis d'Hermès Trismégiste.
— L'un des pères de l'alchimie ?
— Celui-là même. Vous connaissez son importance.
— Je ne suis qu'historien de formation, et si je ne m'abuse, Trismégiste est une figure de l'occultisme et de l'hermétisme.
— C'est d'ailleurs de son nom qu'est tiré l'adjectif hermétique.
— Je sais également que l'art royal est aussi désigné sous le nom de science hermétique, mais ma culture au sujet de ce personnage ne va pas beaucoup plus loin.
— Laissez-moi vous éclairer.
Folker fit défiler ses photos et présenta la page du « Philosophe alchimiste » portant une robe drapée d'étoffe rouge et bleu.
— Vous souvenez-vous de cette illustration ?
Ben reconnut le ruban s'échappant de la fiole au-dessus du savant, telle une fumée.
— Vous nous aviez montré l'original lors de notre visite à la British Library.
Folker opina.
— On peut affirmer sans risque que cette peinture est une représentation du mythique Hermès Trismégiste. Son existence n'est pas avérée, mais la plupart des textes fondateurs de l'occultisme et de l'alchimie lui sont attribués. Les plus grands auteurs le citent en référence depuis la plus haute Antiquité. Son génie rayonnait sur la médecine, la magie, l'alchimie, la philosophie, l'astrologie et même la théologie. Difficile de dire à quelle époque il aurait pu vivre. Les Égyptiens assimilèrent ses travaux à ceux du dieu Thot qui, chez les Grecs, prit la forme d'Hermès. Le dieu Thot symbolisait la lune par opposition au soleil, et il aurait selon la croyance inventé l'écriture et la langue de Ptah — le Verbe de Dieu, qui donna naissance à l'univers. La civilisation grecque s'empara de cette illustre figure et contribua à sa renommée. Platon mentionne ainsi « Theuth » et lui attribue la maîtrise des enseignements secrets. L'étymologie de son nom suffit à le définir. Le mot « Trismégiste » signifie « trois fois très grand » — en dérivant à la fois de la langue égyptienne et d'autres plus anciennes —, auquel le prénom « Hermès », messager des dieux chez les Grecs, viendra s'accoler. Ainsi renforcé par l'admiration que les différentes cultures successives portèrent à ses travaux, Hermès Trismégiste gagna le statut de maître de la mystique alchimique. Depuis plus de deux millénaires, il est régulièrement invoqué, cité, et les écrits qui lui ont été attribués ont fait florès jusqu'à l'âge d'or de l'alchimie en Europe. D'innombrables légendes, pouvoirs et miracles lui sont prêtés. Comme l'alchimie, le nom de Trismégiste sera dévalorisé, puis dénigré par les charges répétées d'esprits autoproclamés rationalistes. Mais bien que l'ayant privé de lumière, ils ne parviendront jamais à le renvoyer dans l'obscurité de l'oubli. Certains des textes qui lui sont attribués sont encore à ce jour révolutionnaires. Beaucoup de ses enseignements se retrouvent d'ailleurs dans le florilège du Splendor Solis.
— Pensez-vous qu'il ait réellement existé ?
— Qui suis-je pour répondre ? À défaut de vérité, je peux vous confier mon modeste sentiment, mais il convient d'être prudents. Nous savons bien peu de chose sur les temps des premières civilisations qui l'auraient vu naître. Nous connaissons à peine le nom des rois, alors que peut-on espérer apprendre sur un érudit disparu depuis des millénaires ? Le professeur Wheelan pensait que Trismégiste n'était sans doute que l'incarnation fantasmée du prophète tant espéré par les adeptes de l'alchimie.
— S'il n'est qu'une cristallisation imaginaire, comment expliquer la richesse de ses enseignements ?
— Par la profusion de ceux qui ont voulu y croire et qui, pour entrer dans sa légende, se sont réclamés de lui.
En écoutant Folker, Benjamin se trouvait transporté dans un univers à des années-lumière du décor qui les entourait.
— Benjamin, fit le vieil homme gravement, je n'ai plus l'âge ni la force de me lancer dans une telle quête. Vous, si. Vous avez l'énergie et les capacités qui conviennent. Je ne connais personne de plus apte que vous. Cherchez ce qui se cache dans ces illustrations, trouvez-en le sens. Je suis certain que c'est le secret que visent ceux qui ont volé les pages.
Benjamin eut un sourire mi-amusé, mi-sceptique.
— Votre confiance m'honore, mais je doute d'être à la hauteur.
— Ayez foi en vous.
— À l'instant, vous évoquiez une référence cachée sur le texte du bouclier du Chevalier…
— Vous vérifierez par vous-même sur les photos, mais grâce au message débusqué dans l'illustration, j'ai effectivement identifié le passage des œuvres de Trismégiste auquel il renvoie.
— Vous souvenez-vous du thème qu'il aborde ?
— Je me rappelle bien plus que cela. Il est gravé en moi à la virgule près. Depuis que j'ai lu le passage, chaque mot résonne dans ma pauvre tête, comme des notes dont je ne saisis malheureusement pas la mélodie. Je cherche mais je ne trouve pas. Écoutez, et jurez de m'en confier la clé si vous la découvrez.
— Vous avez ma parole.
Folker se pencha vers Benjamin, la bouche à quelques centimètres de son oreille. D'une voix posée, très articulée, il murmura :
— « L'expérience a besoin des siècles pour grandir. Les idées ont besoin de simplicité pour atteindre l'essentiel. Nulle création animée ou inerte n'est séparée du tout. Rien ne sera entrepris sans raison. Aucune chimie, aucune œuvre de pensée ou de cœur ne doit être considérée comme inférieure au regard des sphères les plus pures. Montagnes et abysses, glace et braise, jour et nuit, or et boue, roi et mendiant sont à jamais unis dans le flamboiement céleste. Seul le pouvoir de lumière peut créer ou détruire. Seuls les sages ont l'esprit assez noble pour recevoir la connaissance des arcanes, et c'est à eux que le grand savoir se transmet en secret, vie après vie. Si d'aventure, corruption ou trahison souillent le dessein comme le poison pollue l'onde, la lumière de Dieu deviendra celle du diable, dressant d'irréversibles périls devant nos destinées. Avant que l'aube des traîtres ne survienne, les initiés scelleront l'éternel oubli des Vérités. Qu'ils les enfouissent aux confins et les préservent en souvenir des témoins du Premier Miracle. Qu'ils permettent l'offrande de l'avenir. »
Bien qu'il n'ait pas toutes les clés, bien qu'ignorant précisément ce à quoi ce passage faisait allusion, Benjamin le comprit. Intuitivement, intimement, il en saisit le sens profond. Il se sentit si proche des mots qu'il eut la sensation de les reconnaître. Comme s'ils reprenaient leur place en lui, restaurant dans son esprit une clairvoyance qui s'y trouvait enfouie depuis toujours.