À cet instant, le décor enchanteur du lieu de détente et de promenade dans lequel il se trouvait s'effaça. Il ne voyait plus que les ombres qui rôdent autour de notre monde en attendant leur heure.
52
Dans les locaux de l'agence, Benjamin se tenait sur le seuil de son appartement, décontracté comme il aurait pu l'être sur le palier de son propre immeuble. Il attendait une visite tardive. Même si les services de renseignement fonctionnaient jour et nuit, les couloirs étaient nettement moins fréquentés en fin de soirée. Pour patienter, il observait ses doigts de pieds nus qui gigotaient avec une belle vigueur. Il se réjouissait de les voir à nouveau capables d'accomplir toutes ces figures et prouesses qui ne servent strictement à rien.
Habiter au milieu des bureaux provoquait un vrai décalage. Ici, pas de salut cordial lancé aux voisins, pas de musique entendue d'un étage à l'autre, pas d'adorable petite mamie pour vous trouver beau et à qui demander de ses nouvelles, pas de fumets de cuisine, plus de locataire revenant des boîtes aux lettres en robe de chambre, aucun ballon multicolore accroché aux portes annonçant des anniversaires d'enfants joyeusement tapageurs. Voilà des semaines que Ben n'avait vu personne rentrer de courses en portant son cabas débordant de victuailles. Un coup à pleurer d'émotion la prochaine fois qu'il verrait un panier chargé de laitages, d'essuie-tout et de tomates… Ce quotidien banal, auquel on ne prête pas attention avant d'en être coupé, lui manquait. Il se surprit même à sourire en se souvenant des rires aigus entrecoupés de propos hypocritement offusqués de la jeune femme d'à côté lorsque son compagnon se montrait entreprenant.
Benjamin commençait à comprendre Jack lorsqu'il évoquait une autre vision du monde que celle des gens qui vivent à l'abri de certains problèmes. Devant sa porte, il ne voyait passer ni couples, ni enfants, ni vieillards. Seulement des femmes et des hommes plutôt jeunes, habillés dans un style neutre, terne et strict, mais tous armés jusqu'aux dents et capables de tuer. De quoi influer sur votre perception de la civilisation.
Le tintement de l'ascenseur annonça l'arrivée de la cabine à l'étage. Fanny en descendit. Elle ne remarqua pas immédiatement Benjamin qui l'attendait dans le couloir. Ces quelques instants laissèrent à Horwood le temps de mesurer à quel point elle semblait épuisée, juste avant qu'elle ne revête à nouveau son masque d'éternel dynamisme. Fanny s'était toujours comportée ainsi. À la fois par politesse envers les autres et pour s'offrir du même coup une armure, elle s'était toujours retranchée derrière une image de bonheur et de légèreté. Dans une logique comparable, Horwood avait choisi l'humour. Chacun se protège comme il peut.
Une seule fois, Ben avait été le témoin du désarroi de son amie. Un soir, Fanny n'avait pas eu la force de maquiller ses tourments. Quelques semaines après avoir fêté leur diplôme, la jeune femme avait été contrainte de se prononcer sur la pertinence du maintien des soins prodigués à son père alors en phase terminale. Aucun de ses amis n'avait su qu'il était malade et jamais elle n'avait évoqué ce que cette situation l'avait obligée à gérer tout en poursuivant ses études. À l'époque, elle avait choisi l'option la plus courageuse — mais la plus difficile — afin d'épargner d'inutiles souffrances à son seul parent encore en vie, sacrifiant au passage un peu de sa propre innocence. Pour le bien de son père, elle avait décidé de le condamner et de l'accompagner jusqu'à son dernier souffle. La nuit d'après, du crépuscule à l'aube, elle avait pleuré, raconté ses souvenirs, crié sa rage et sa douleur. Ce soir-là, il n'y avait eu que Ben pour la prendre dans ses bras et la réconforter. Dès le lendemain, rien sur le visage ou dans l'attitude de Fanny n'avait plus trahi ce qu'elle endurait. De cette nuit, Ben gardait un souvenir ambigu, mélange instable d'une sincère compassion pour celle à qui il tenait tant, et d'une monumentale fierté renforcée de joie égoïste due au fait qu'elle était venue se réfugier auprès de lui et de personne d'autre.
Fanny releva les yeux. En apercevant Ben planté devant sa porte, elle déploya en urgence son plus beau sourire.
— Ils t'ont prévenu que je montais ?
— Inutile, je vois à travers les murs.
— Si tu regardes à travers ma robe, je te tape.
Elle lui fit la bise et ajouta :
— Merci de m'avoir attendue si tard.
Il aurait pu lui répondre qu'il ne faisait que ça depuis plus de dix ans, mais était-ce encore vrai ? Il l'invita à entrer pendant qu'elle lui glissait :
— Tu dois être pressé d'aller dormir.
— Comme toi, j'imagine.
En pénétrant dans l'appartement, Fanny fut aussitôt assaillie d'un doute. Elle qui avait toujours connu ce lieu très éclairé et dévolu au travail le découvrait baigné d'une lumière douce digne d'un café parisien pour amoureux noctambules. Elle espéra de tout son cœur que Ben ne s'était pas mépris sur les raisons de sa visite nocturne.
— Je te sers un verre ? Profites-en, les forces spéciales ont regarni le bar aux frais du gouvernement.
— Non, merci, rien pour le moment.
— Ne reste pas debout, mets-toi à l'aise.
Elle retira son trench et prit place dans le canapé pendant que Benjamin se servait un jus de tomate.
— J'aime bien le jus de tomate, commenta-t-il. C'est amusant, chaque fois que j'en bois, je suis hyper-content mais quand je dois commander, je ne pense jamais à en demander.
Même lui trouva sa remarque d'une affligeante vacuité. Il mit cela sur le compte de la fatigue. Il s'installa dans un fauteuil et leva son verre à la santé de Fanny, en ajoutant :
— Heureux de te retrouver autrement qu'en réunion de crise.
— Quelles que soient les circonstances, c'est toujours agréable de se voir.
— J'ai lu tes derniers rapports. Ton sens de l'analyse est encore plus redoutable qu'à l'époque de notre mémoire. Tu as accompli un boulot impressionnant. La traduction du premier papyrus répond à bien des questions. À quelques détails près, je partage tes conclusions. Les pièces du puzzle prennent leur place.
— Tant mieux.
Benjamin sentait que la jeune femme ne se comportait pas comme d'habitude. Moins de spontanéité, moins de proximité aussi. Son attitude ne pouvait que révéler une volonté de maintenir une distance. Elle désigna le salon d'un geste aérien.
— Pourquoi nous avoir concocté une ambiance romantique ?
Fanny n'était pas du genre à éluder les sujets sensibles. C'était d'ailleurs un des traits que Ben appréciait particulièrement chez elle.
— Si telle avait été mon intention, j'aurais assuré le coup en demandant un discret coup de main à l'un de ces bons vieux crooners que tu affectionnes tant. Tu n'as jamais su y résister.
La remarque rassura Fanny.
— Tu n'as pas oublié mes goûts.
— Je n'ai pas oublié grand-chose.
Fanny ne voulait pas s'aventurer sur ce terrain-là. Pas ce soir. Pas avec ce qu'elle devait lui annoncer.
— Très classe, tes vieilles chaussettes sur la lampe pour tamiser la lumière.
— Je fais avec les moyens du bord… Mais si l'esthète que tu es daigne lever les yeux au plafond, tu verras que ça dessine un dragon à la gueule grande ouverte.
— Fabuleux ! commenta-t-elle sans y croire une seconde.
— Quand j'étais gamin, cette ombre aurait suffi à m'épouvanter pour la nuit.
— Nous n'avons plus besoin de ça pour faire des cauchemars.
— Très juste, on a trouvé mieux. La réalité est bien plus terrifiante que les contes pour enfants.
— Tu ne me demandes pas pourquoi j'ai tenu à te voir ce soir ?
— J'imagine que c'est pour préparer la réunion de demain… Il y aura des gens importants, des officiels. On va se retrouver comme lorsque nous avons soutenu notre thèse devant le jury. Tu veux que nous confrontions nos théories historiques avant de les présenter ?