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— Pas uniquement. Je voulais surtout aborder deux points importants avec toi. Rien que nous deux.

Benjamin trouva que « aborder deux points importants » avait un aspect très solennel que le « rien que nous deux » faisait voler en éclats.

— Dois-je m'inquiéter ?

— Non, bien au contraire. Je souhaite te parler de deux femmes, et avant que leurs histoires ne s'ébruitent, je ne veux les partager avec personne d'autre que toi.

— Tu m'intrigues…

Elle prit un instant avant de s'élancer :

— Benjamin, j'ai visionné les images enregistrées par ta caméra lors de ton exploration du tombeau. Pas à pas, je t'ai suivi. Le passage ouvert dans la roche, l'escalier aux parois gravées, ton entrée dans la poche d'air, et bien sûr, la découverte de la salle. J'ai perçu ton souffle.

Saisi dans son intimité, Horwood baissa les yeux.

— J'ai entendu tes mots, poursuivit Fanny. Je pense avoir deviné les sentiments à travers lesquels ton périple t'a mené. J'en ai été bouleversée. J'ai vraiment eu l'impression d'être à tes côtés. La sensation de te retrouver tel que je te connais, mais en dix fois plus concentré.

— Tu es donc venue pour me faire rougir.

— Quand je mesure l'impact de ces images sur moi, j'ose à peine imaginer ce que les vivre a pu provoquer en toi. J'en ai la chair de poule rien que d'y penser. Aucun des explorateurs qui ont découvert ce genre d'endroits n'en a rapporté des images d'une telle intensité. Tu as réalisé un enregistrement brut d'un intérêt scientifique et humain exceptionnel. Mais ce n'est pas ce qui te distingue le plus des autres. Je vais te livrer ma conviction : celle qui se trouvait dans le sarcophage a eu beaucoup de chance que ce soit toi qui la découvres. Il faut tout ce que tu es pour vivre un moment pareil sans oublier d'être humain. J'ai été émue que tu lui parles, touchée des mots qui te sont venus pour elle…

Fanny hésita à poursuivre.

— Je sais que tu t'adresses souvent aux gens qui dorment…

Benjamin blêmit.

— … J'ai même parfois eu l'impression d'entendre ta voix lorsque j'étais seule dans mon appartement à Paris. Mais nous parlerons de ce sentiment bizarre une autre fois. Pour le moment, tu brûles d'en apprendre plus sur l'inconnue du sarcophage. N'est-ce pas ? Quand tu es revenu d'Égypte, j'ai tout de suite senti à quel point tu tenais à savoir qui se cachait sous le masque mortuaire. Je suis maintenant en mesure de te répondre.

— C'est donc bien une femme ? demanda Ben, la gorge serrée.

Fanny hocha la tête.

— Ton intuition était juste. J'ai récupéré les différents segments traduits du second rouleau de papyrus. Le document lui est entièrement consacré. On y révèle son histoire, un peu de sa vie, et plus important que tout : son secret.

« Elle s'appelait Ânkhti. Elle n'était pas d'ascendance égyptienne, ni même issue de la noblesse. C'est un étrange destin qui l'a conduite loin de la terre de ses ancêtres, tout en lui conférant son rang et un statut quasi divin. Ni sa fonction ni son titre n'étaient officiels. Plusieurs indices incitent à croire que sa véritable identité a été gardée confidentielle toute sa vie. Ânkhti était une messagère, une gardienne, un trait d'union. Elle était la descendante d'un savant sumérien que Shulgi dépêcha auprès des premiers pharaons égyptiens des siècles auparavant. Car à l'évidence, les civilisations n'étaient pas aussi imperméables les unes aux autres que certains raccourcis historiques le disent aujourd'hui. L'érudit sumérien était porteur d'un savoir secret qu'il devait transmettre aux puissants de la civilisation égyptienne afin d'éviter une nouvelle catastrophe pareille à celle que son pays avait connue — ou même provoquée suivant l'interprétation que l'on donne du texte. Au fil des dynasties pharaoniques, les descendants de cet homme ont perpétué sa charge, jusqu'à Ânkhti qui fut la dernière initiée. Elle est l'ultime maillon d'une chaîne qui, de génération en génération, enseigna certaines règles occultes de l'univers aux maîtres de l'Égypte. Le texte stipule que cette transmission a été inaugurée par le savant exilé lui-même auprès de son fils, qui l'a à son tour confiée à sa propre fille, et ainsi de suite jusqu'à ce que la jeune Ânkhti, presque mille ans plus tard, apprenne de son père l'histoire du « Premier Miracle » et des effets dévastateurs qui en découlèrent. Malheureusement, il semble qu'elle n'ait pas réussi à passer le flambeau. Elle s'est éteinte seule, protégée au point d'être recluse, sans avoir enfanté ou trouvé celui à qui elle pourrait transmettre sa charge, mettant fin à cette lignée de l'ombre. D'après le papyrus, le grand Ramsès lui-même aurait dit d'elle qu'elle s'était abîmée dans la nuit parce qu'elle ne connaissait que trop le pouvoir secret du soleil.

Ben ne put s'empêcher d'associer la révélation de l'histoire d'Ânkhti au texte de Trismégiste évoquant les détenteurs du grand savoir.

— Te souviens-tu de la boîte grise contenant les trois petites mosaïques ? reprit Fanny.

— Bien sûr.

— Il s'agit du seul trésor personnel que les membres de cette famille se sont transmis les uns aux autres. Trois souvenirs, trois images reproduites avec tout le savoir-faire possible de ce temps. La première représente une scène d'adieux, lorsque le roi qui décida de voir plus loin que son propre pouvoir se sépara de son chercheur pour mieux protéger l'avenir. La seconde montre le savant avec ses assistants et son fils. La troisième dépeint le lieu où se produisit l'événement destructeur « dont seul l'or parvint à sauver quelques âmes ». À la mort d'Ânkhti, selon les accords sacrés conclus entre les dynasties sumériennes et égyptiennes, le dernier détenteur de ces savoirs occultes n'ayant pu les transmettre dut être inhumé avec toutes les reliques s'y rattachant dans un lieu que les dieux garderaient à l'abri des hommes.

— C'est pour cela que le temple a été bâti. Creusé au plus profond, loin de tout.

— Pour lui servir de résidence éternelle, entourée de tout ce qu'elle possédait concernant le Premier Miracle. Mais le récit semble distinguer un objet encore plus important que les autres au sein de la collection.

— La grande coupelle dorée qui s'est révélée radioactive…

— Tout juste. Elle y est qualifiée de « centrale » sans que le contexte permette de préciser davantage le sens du mot. Le récit insiste sur le fait que dans son éternité, Ânkhti a été inhumée au plus proche de cet objet pour éviter qu'il ne tombe entre des mains indignes, ce qui aurait à nouveau déchaîné la colère des dieux.

— Les artéfacts à ses pieds n'étaient donc pas des offrandes, ils ont été confiés à sa garde ?

— Te rends-tu compte de ce que cela implique, Ben ? Il existe bien un savoir secret qui trouve sa source au jour de ce Premier Miracle. Tout a commencé à Sumer. L'histoire d'Ânkhti constitue la preuve que les rois de l'époque ont surmonté leurs divisions et oublié leurs différences pour tenter de gérer ce qui les terrifiait et les dépassait.

L'esprit de Ben s'enflamma en entrevoyant ce que ces informations permettaient de déduire et de recouper. Mais un sentiment plus profond le submergea soudain. Il ferma les yeux et songea à celle qu'il avait été le dernier à toucher.

— Sais-tu quel âge avait Ânkhti ?

— Elle n'a sans doute pas dépassé les vingt-cinq ans.

— Cette pauvre femme est morte écrasée par le poids d'un héritage que des siècles de tradition la condamnaient à porter seule. Elle n'a trouvé personne pour la comprendre, sans doute terrassée de honte à l'idée d'avoir échoué dans son devoir de transmission…