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— Merci beaucoup.

Il chercha ses mots.

— C'est un honneur qui m'émeut. Pardon de n'être pas plus enthousiaste, mais ça fait beaucoup d'un coup.

— Ce n'est pas fini, Ben. Je m'en excuse par avance.

— Cette fois, je dois m'inquiéter ?

— Te connaissant, tu en as le droit.

Il se renversa tout au fond de son fauteuil et acheva son verre d'un trait, sans tousser.

— En visionnant l'enregistrement de ta caméra, je me suis aussi intéressée au moment où tu t'es retrouvé seul dans la chambre funéraire, juste avant le retour d'Alloa et l'ouverture du sarcophage. Tu as eu peur du grondement de l'eau puis, pour te rassurer, tu t'es mis à parler comme si quelqu'un était avec toi. On t'entend clairement dire : « Toi aussi tu voudrais bien savoir qui se cache là-dedans… » Tu me jugeras peut-être prétentieuse, mais j'ai imaginé que ce pouvait être moi que tu projetais dans ce rôle de complice. Je me suis ensuite dit qu'il pouvait aussi bien s'agir de Karen…

Ben allait s'exprimer, mais Fanny lui fit signe de garder le silence.

— S'il te plaît, ne m'enlève pas mes illusions, et si tu ne veux pas que ça dégénère, ne fais aucun humour à ce sujet. D'autant qu'après, j'ai regardé les enregistrements de la caméra d'Alloa… Même derrière les vitres de ton scaphandre, j'ai clairement vu l'émotion sur ton visage lorsque vous avez déplacé la dalle de pierre et découvert ce qu'elle cachait. J'ai aussi assisté au déferlement brutal de la vague qui t'a propulsé contre le mur comme un sac. Heureusement que tu es là, devant moi, sinon je ne croirais jamais que tu aies pu t'en sortir. Quelle horreur ! Ta survie tient du miracle. La colère des dieux est peut-être une vue de l'esprit, mais en te retrouvant quasiment intact après cet enfer, bien qu'étant cartésienne je suis obligée de croire en leur bienveillance. Alloa a aussi joué son rôle à leurs côtés. Il a tout fait pour te tirer de là. Il s'est battu, Ben, je te jure qu'il s'est démené. Je n'avais jamais entendu un homme hurler de rage en luttant contre les éléments. Il a failli y laisser sa peau. Il n'a rien lâché. Je ne crois pas qu'il aura l'occasion de se donner autant une autre fois dans sa vie…

— Je l'espère pour lui. Je sais ce que je lui dois. Jamais je n'aurais pensé dire cela de lui un jour, mais il est mon héros. On dirait une blague et pourtant c'est vrai.

— Il a été très touché que tu le remercies. Mais l'histoire ne s'arrête pas là, Benjamin. Car pour moi, la véritable tempête et le raz de marée se sont déroulés avant celui provoqué par l'eau. Il a eu lieu lors de l'échange que vous avez eu, Alloa et toi, pendant que tu prélevais les derniers objets en toute hâte. Vous vous êtes parlé d'homme à homme, et cela m'a secouée autant que ta vague. Je te dois des excuses. Je m'aperçois que je suis plus douée pour décrypter des fragments de poteries romaines que les propos de ceux que j'aime.

— De quoi parles-tu ?

— Il y a des années, lorsque tu as voulu sortir avec moi, j'ai tout fait pour l'éviter. J'ai dû te faire beaucoup de mal. À l'époque, je ne flirtais qu'avec des garçons avec qui ça ne durait pas. Ils me couraient après, je me laissais parfois rattraper mais franchement, j'avais le don d'attirer les cas désespérés…

— Les jolies filles ont toujours attiré les abrutis.

— Dis donc, tu oublies que toi aussi tu me cavalais après !

— Je n'ai jamais prétendu être très malin.

— Toujours est-il que j'étais incapable d'envisager une histoire sérieuse. Il ne m'est pas venu à l'idée que pouvait naître entre nous autre chose qu'une petite aventure sans lendemain. Je n'étais pas encore capable de vivre quelque chose de profond. Toi si. J'ai eu peur que le fait de passer sur ce plan intime n'abîme notre lien, cette relation unique que nous partageons et à laquelle je tiens tellement. Alors j'ai fui. J'ai fait celle qui ne comprenait pas. Pire, j'ai cédé au premier venu pour qu'il joue le rôle à ta place. Je ne me souviens même plus de son prénom… La honte totale. C'est en surprenant ton regard lorsque Alloa t'a demandé si tu m'aimais que j'ai compris à quel point j'avais été idiote. J'ai vu tes yeux. J'ai stoppé l'image, je suis revenue en arrière et j'ai mis sur pause. Soudain tout est devenu clair. Je n'avais pas mesuré à quel point tu étais sérieux. Je suis désolée. J'espère que tu me pardonneras un jour.

Fanny avait laissé tomber son masque d'éternelle bonne humeur et Benjamin n'avait pas la force de lancer une plaisanterie. Il mit quelques secondes à répondre.

— Tu sais, Fanny, avec le recul, je pense que tu as eu raison. Même si ça n'a pas été facile pour moi, tu as sans doute sauvé notre relation.

— Tu dis ça pour me préserver.

— C'est évident, et je compte sur ton éternelle gratitude devant tant de générosité, mais sur le fond, c'est vrai.

— Tu ne crois pas que ça aurait pu coller entre nous ?

Horwood évita le regard de la jeune femme.

— Quelle importance ? Nous profitons aujourd'hui des rapports que j'espérais. Soyons objectifs : nous pouvons tout nous dire, nous ne divorcerons jamais. Nous ne nous verrons que parce que nous en avons envie. Je n'aurai pas à supporter ta collection de chaussures dans mon entrée. Tout va bien.

— Je n'en serai convaincue que lorsque je te verrai heureux avec une autre.

— T'ai-je déjà parlé d'un border collie avec qui j'ai vécu une histoire très forte ?

— Non, espèce de malade, mais je t'ai vu tomber raide dingue de cette statue au Victoria and Albert Museum.

— Tu n'as pas oublié grand-chose non plus. Bon sang, quelles courbes elle avait, cette Aphrodite ! Dommage qu'elle ait été de marbre.

— Karen n'est pas de marbre, elle. Ni au propre ni au figuré.

Ben se leva pour éviter d'avoir à répondre.

— J'ai besoin d'un deuxième verre, dit-il.

— Tu m'en sers un aussi ?

— Même pas en rêve. Plus d'alcool pour toi jusqu'à ce que je sois parrain. Tu es enceinte, d'un autre que moi soit dit en passant. Alors je n'ai aucune raison de partager avec toi cet excellent whisky dont j'ai grand besoin.

Il se servit à boire et savoura ostensiblement sa gorgée sous le regard incrédule de Fanny.

— Sadique.

— Cochonne.

54

Benjamin se retourna d'un seul coup dans son lit. Il dormait d'un sommeil agité. Étendant un bras, il repoussa les oreillers qui glissèrent avec un bruit de frottement jusqu'à tomber du matelas. Le visage crispé, il semblait en proie à une intense inquiétude. Il respirait puissamment, comme quelqu'un qui, malgré sa peur, mobilise ses forces avant de passer à l'acte. Ses jambes s'animèrent. Il était encore plongé dans ce rêve, le même qui revenait presque chaque nuit depuis sa visite dans le tombeau d'Ânkhti. Ses crépuscules étaient devenus des rendez-vous.

Il connaissait désormais le nom de la jeune femme mais ne voyait toujours pas son visage. Il sentait sa présence. Il existait autour d'eux la bulle d'énergie commune qui unit les vrais couples. Dans les premières lueurs de l'aube, seuls, ils se tenaient la main au pied de la monumentale façade du grand temple d'Abou Simbel. Tous deux étaient vêtus d'une longue robe de toile écrue. Derrière eux, le flot naturel du Nil s'écoulait librement, tel qu'au début du royaume. Le vent déjà chaud balayait la vallée, colportant les cris des oiseaux occupés à pêcher.

Ils pénétrèrent dans le temple. Ils connaissaient l'endroit, mais cette visite ne ressemblait à aucune autre. Ils traversèrent les salles sous le regard des dieux et des pharaons qui semblaient les accompagner. Plus ils avançaient, plus l'ambiance sonore du bord du fleuve s'estompait. Ils se glissèrent derrière un paravent et s'engagèrent dans l'escalier secret.