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« Afin de préciser la valeur des artéfacts disparus ainsi que le lien qui pouvait les unir, nous avons fait appel à l'un de nos plus éminents universitaires, le professeur Ronald Wheelan. Avec lui, nous avons d'abord émis l'hypothèse que l'auteur soit un richissime collectionneur désirant se constituer un musée idéal, mais l'importance des moyens mis en œuvre ainsi que les victimes émaillant les effractions nous ont rapidement dissuadés de suivre cette piste. Le professeur Wheelan étant tragiquement décédé dans un accident, nous nous sommes adjoint les services de l'un de ses meilleurs élèves, M. Benjamin Horwood ici présent, spécialiste en histoire des sciences au British Museum, et de Mlle Chevalier, experte en évaluation et acquisitions d'antiquités pour le musée parisien du Moyen Âge de Cluny. Ils sont les auteurs d'une thèse remarquable sur la fascination de certains tyrans pour les reliques ésotériques. Une copie de ce mémoire vous a été remise avec les documents préparatoires à notre rencontre. Je tiens à préciser que Mlle Chevalier et M. Horwood ont tous deux été directement menacés physiquement, y compris avec intention de tuer, et que nous avons été contraints de les placer sous le plus haut niveau de protection possible. Pendant ce temps, les vols se sont poursuivis et nous ont conduits à enquêter partout dans le monde, mais aussi sur notre propre sol.

Il fit une pause avant de poursuivre :

— Nous n'avons pour l'heure aucune idée de l'identité de ceux qui orchestrent ces exactions. Les moyens et l'expertise logistique déployés nous incitent à soupçonner une organisation très puissante. Aucune de celles que nous connaissons ne semble en être responsable. Nous avons par contre focalisé nos recherches sur un individu suspect, peut-être un des cerveaux de ce vaste plan, ou en tout cas l'un de ses principaux exécutants. Nous le soupçonnons d'être l'auteur d'au moins trois meurtres. Il est actuellement repéré par ses initiales, sa pointure et un mode opératoire particulier. Ce résultat — assez limité, j'en conviens — ne doit pourtant pas occulter quelques réels succès. À défaut d'appréhender des coupables ou de démanteler leur réseau, nous sommes parvenus à nous emparer avant eux d'éléments essentiels sur lesquels ils étaient prêts à mettre la main.

Un homme d'un certain âge coupa le directeur :

— Si ces énergumènes n'agissent ni par appât du gain ni par fétichisme, quelles peuvent être leurs motivations ?

— C'est une des questions qui nous préoccupe le plus, répondit le directeur. Et pour tenter d'y répondre, je cède la parole à M. Horwood, qui sera plus compétent que moi.

Il fit signe à Benjamin de prendre la suite. L'historien salua l'assistance d'un mouvement de tête et se lança sans la moindre hésitation :

— La clé de la motivation des voleurs se cache dans la nature même des biens dérobés. Comme l'a expliqué le directeur, ce qui a démarré comme une enquête sur des vols internationaux s'est bientôt doublé de recherches au sujet de la nature des artéfacts disparus. Nous n'avons pas affaire à des reliques mystiques, sacrées ou religieuses. Même si le champ d'investigation est immense, certains indices sérieux et des recoupements nous ont permis de dégager une théorie qui tient la route. Elle s'appuie non seulement sur des éléments archéologiques inédits, mais aussi sur une relecture de différents faits historiques remis en perspective. À ce stade, tout concorde, et même si des zones d'ombre subsistent, c'est une voie nouvelle et incroyablement cohérente qui s'ouvre à nous. Ceux qui volent les objets en sont certainement conscients, ce qui explique leur détermination.

« J'en viens maintenant aux faits dont certains ont été découverts si récemment qu'ils ne figurent pas dans la synthèse que vous avez pu lire : les analyses et études menées nous conduisent à croire que tous les artéfacts sont impliqués dans une expérience scientifique extrêmement importante qui se serait déroulée deux millénaires avant notre ère.

Une femme, cheveux courts et tailleur chic classique, intervint :

— J'ai lu vos conclusions. Je pensais le concept de science beaucoup plus récent.

— Loin de moi l'idée de vous faire un cours, mais permettez-moi de tenter de vous éclairer.

— Nous sommes ici pour cela.

Benjamin rassembla ses idées et commença :

— Depuis l'aube des temps, les êtres humains ont toujours observé le monde qui les entoure. Notre espèce appréhende son environnement comme n'importe quel animal, mais sa capacité d'abstraction et d'imagination supérieure l'a conduite plus loin. Longtemps avant d'être nommée, cette curiosité est devenue une forme de pratique de la science, au moment où les hommes ne se sont plus contentés d'être spectateurs mais ont essayé de reproduire ou d'influer sur les phénomènes dont ils n'avaient été jusque-là que témoins — la différence entre attendre que la pluie arrose les plantes et aménager une réserve d'eau pour les irriguer. Cette démarche spontanée s'est développée au fur et à mesure qu'ils prenaient conscience de l'intérêt des résultats produits, jusqu'à devenir une aptitude véritable à l'étude et à la mise au point.

« Dès lors, nous avons cherché à apprivoiser toutes les règles régissant la vie et les phénomènes naturels de notre monde pour les utiliser à notre avantage. Ce processus trouve un spectaculaire épanouissement en se combinant à un autre, plus circonstanciel. Certaines des premières sociétés structurées ont vu le jour en Mésopotamie, région se situant majoritairement sur l'actuel Irak. C'est dans ce creuset naturel, rendu propice à la vie par un climat équilibré et une fertilité des sols entretenue par deux fleuves, que se sont développés des groupes humains dépassant la taille des tribus habituelles. Avec l'extension du nombre d'individus, la spécialisation et la répartition des tâches nécessaires à la survie se sont peu à peu mises en place, accompagnées d'une hiérarchisation de leurs acteurs. Dans ce contexte favorable, au fil des siècles puis des millénaires, sont apparus les premiers schémas urbains, la compréhension et l'exploitation des cycles agricoles liés aux saisons, la mise au point d'équipements pionniers d'irrigation ascensionnels, les premiers attelages permettant d'exploiter la puissance animale et — entre autres — le tour de potier. Chacune de ces inventions provoqua de véritables révolutions du mode de vie, permettant à la population de croître et de passer à l'étape supérieure. C'est ainsi que naquirent ensuite la notion de fortification, de soldat, l'enseignement structuré, les tribunaux, mais aussi l'astrologie, la médecine et les rudiments des systèmes d'échanges commerciaux. Ces derniers entraîneront la nécessité de tenir des comptes et donc d'en garder une trace, ce qui engendrera les premières écritures. C'est dans ces sociétés que naîtront les cultes divins originels et maintes formes d'art. Sur ce terreau humain et culturel précurseur se fonderont les prémices des gouvernements, jusqu'à l'avènement des cités-États dont le modèle ne cessera d'inspirer, même après leur chute.

« Ces civilisations, sumérienne, assyrienne, babylonienne, sont aujourd'hui injustement méconnues parce que le temps a effacé leurs traces physiques. Là où l'Égypte, la Grèce et Rome nous offrent encore un spectaculaire héritage visible, Sumer ne propose plus que des collines battues par les vents dont la terre ne renferme que des briques millénaires, vestiges de monuments gigantesques disloqués, ou de trop rares objets. C'est donc tout naturellement que les premiers historiens, parfois plus avides de découvrir que de comprendre, se sont intéressés aux Égyptiens, aux Grecs et aux Romains, plus facilement accessibles, les imposant au sommet et au cœur de notre perception de l'Antiquité. Mais le fait est que les civilisations mésopotamiennes constituent le véritable berceau de nos débuts et l'authentique décor de nos premiers pas dans la plupart des domaines. Si de nos jours ce passé, ce patrimoine matériel, intellectuel et artistique est sous-évalué, il n'en reste pas moins vrai que c'est en lui que tous ceux qui sont arrivés après ont puisé pour asseoir leur grandeur. Pour vous donner un repère concret, Sumer était au faîte de sa gloire plus de mille ans — dix siècles ! — avant l'apogée de l'Égypte.