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— Comment ça ?

— Après tout, nous jouons un peu leur jeu.

Karen afficha son étonnement.

— Lorsque j'avais envisagé qu'ils puissent se servir de vous, vous m'aviez assurée qu'ils n'y arriveraient jamais.

— Peut-être avais-je tort. Imaginez qu'ils aient tout manigancé pour que l'on mette la main sur le plan du temple. Finalement, nous leur avons épargné une plongée dont ils n'avaient pas forcément les moyens techniques. Avec l'aide des forces spéciales et du matériel de pointe, en risquant notre peau, nous sommes gentiment allés collecter les objets à leur place. Il ne leur reste plus qu'à attendre tranquillement le bon moment pour nous les subtiliser, ce qui est nettement plus simple que d'aller s'en emparer au fond du lac…

— Le directeur serait fier d'un raisonnement aussi retors, mais j'ai du mal à y croire.

— Réfléchissez objectivement. Ne trouvez-vous pas suspect que certaines informations arrivent à point nommé pour nous permettre d'avancer ? D'abord ce fameux plan, puis la note de Wheelan apparue comme par magie dans ma chambre, sans parler des révélations de Robert Folker sur les éléments cachés dans les illustrations…

— On nous manipulerait ?

— La question mérite d'être posée.

— Même Folker ?

— J'aurais tendance à le situer hors du coup, mais le doute est légitime.

— Méfiez-vous, Benjamin, vous allez finir encore plus parano que le boss. D'ailleurs, dans quel but nos adversaires s'amuseraient-ils à tirer les ficelles ? Où tout cela nous mènerait-il ?

— Je l'ignore encore, mais en attendant, j'essaie de ne plus me laisser distraire par ce qu'on nous place devant les yeux pour nous occuper. J'oriente mon attention ailleurs que là où l'on nous incite à le faire.

En s'étirant de plus belle, il se leva et contempla la carte murale. Il demanda soudain :

— Aviez-vous l'habitude d'espionner Wheelan autant que vous le faites avec moi ?

Le ton direct perturba l'agent Holt.

— Votre remarque est injuste. J'ai personnellement demandé à ce que tous les systèmes d'écoute de l'appartement soient désactivés afin de respecter votre intimité.

— J'apprécie le geste, même s'il arrive un peu tard. Je reformule ma question : aviez-vous la possibilité de suivre le professeur à la trace, même lorsque vous n'étiez pas avec lui ?

— Pour sa propre sécurité, oui.

— Y compris pendant son dernier périple ?

— Bien sûr.

— Est-il possible de jeter un œil au relevé des déplacements qui ont précédé son accident ?

— Aucun problème. Qu'espérez-vous y trouver ?

— Je ne sais pas. Peut-être une occasion de partir en balade, vous et moi.

Ben revint vers le centre de la pièce. En apercevant la pile de vêtements, il s'en approcha et passa chemises, polos et autres en revue.

— Vous les avez choisis pour moi ?

— J'ai donné quelques directives, de loin.

— Merci.

Horwood savait que la jeune femme minorait volontairement son implication. Il la sentait pudique sur le sujet, presque fragile.

— Je dois retourner à mon bureau, s'excusa-t-elle en se dirigeant vers la sortie.

En quelques pas, Horwood atteignit la porte avant elle. Il s'appuya nonchalamment sur le montant et d'une voix exagérément suave, déclara :

— Miss Holt, nous n'avons pas eu l'occasion de reparler de notre petite affaire.

— Pardon ?

Ben se délectait de jouer au jeu du chat et de la souris, surtout que pour cette fois, il avait la main.

— Vous ne vous souvenez vraiment pas ?

— Rafraîchissez-moi la mémoire.

— La réunion avec vos grands chefs. Vous m'aviez demandé de les convaincre. Diriez-vous que j'ai été à la hauteur ?

— Sans doute.

— Les ai-je bluffés ?

— Il est vrai que…

— … j'ai été brillant ?

— Dites à votre ego de ne pas trop en faire même si je suis là.

En découvrant le superbe sourire qui se formait sur le visage d'Horwood, Karen comprit où il voulait en venir. Elle tenta d'esquiver :

— Vous n'avez pas pris ce marché ridicule au sérieux ?

— Une promesse est une promesse, miss Holt. « Vous infliger tout ce que je veux. » Ce sont vos propres mots.

Pour s'en sortir, Karen hésita entre plusieurs options : lui tirer une balle dans le genou, s'enfuir à toutes jambes puis démissionner et disparaître pour toujours, ou alors négocier l'immunité contre la non-divulgation d'informations embarrassantes concernant son adolescence. Elle était prête à tout, mais la seule chose qu'elle trouva à lui répondre fut :

— Benjamin, s'il vous plaît, soyez gentil.

58

La nuit était déjà bien avancée. Fixant la page enluminée représentant un homme démembré, Robert Folker inclina progressivement la tête pour déterminer l'angle le mieux adapté à sa recherche des symboles cachés. Malgré l'effort que cela demandait à ses yeux fatigués, il était obligé de travailler dans la pénombre, sous peine de perdre l'effet révélateur. Insatisfait du rendu, il grommela et se leva pour aller modifier l'orientation de la lampe qui l'éclairait depuis le poste voisin. Il lui sembla soudain entendre un déclic étouffé provenant de l'entrée de la salle.

— Nancy, c'est vous ?

Sa voix résonna dans le labo sombre et désert sans obtenir de réponse. Il regagna sa place en traînant les pieds.

Concentré sur son étude avec un éclairage enfin efficace, il poussa bientôt une exclamation de satisfaction. Il venait de repérer deux nouveaux signes, qu'il s'empressa de reproduire et de répertorier dans son petit carnet.

Chaque nuit, jusqu'à l'épuisement, il se consacrait avec exaltation au déchiffrement des illustrations du Splendor Solis. Plus rien d'autre ne l'intéressait. Il était incapable de se détacher des signes et des mots qu'il débusquait avec l'ivresse d'un chercheur de trésors. Ses découvertes l'obsédaient. Il passait ses journées à ronger son frein, attendant que l'équipe des manuscrits rentre chez elle pour se retrouver enfin seul dans sa quête.

Une sorte de raclement bref l'obligea à lever le nez du codex. Pour autant que le vénérable conservateur puisse en juger avec l'ouïe de son âge, le son semblait provenir d'une allée sur la droite.

— Il y a quelqu'un ? Je suis Robert Folker, inutile d'alerter la sécurité. Ils savent que je travaille tard.

Il demeura un instant à l'écoute, mais tout paraissait calme. Il se replongea dans son travail. Bientôt, il aurait fini de passer au crible l'image de l'homme découpé dont la violence le mettait vaguement mal à l'aise. C'était l'illustration la plus sanglante de l'ouvrage. Au rythme où il progressait, il espérait avoir achevé l'examen complet du volume dans deux semaines. Il comptait remettre ensuite le fruit de son labeur à Benjamin.

— Bonsoir, monsieur Folker.

Un frisson de terreur lui parcourut l'échine. La voix était terriblement proche, épouvantablement calme. Il sentit une présence par-dessus son épaule, mais n'osa pas se retourner.

— Qui diable êtes-vous ?

— Le professeur Wheelan avait raison, vous êtes bien plus qu'un assistant de recherche. Je vous félicite pour votre inestimable trouvaille.

— Que voulez-vous ?

— La même chose que vous, monsieur Folker : savoir.

Le vieil homme ferma les yeux. Le visiteur surgi de nulle part s'approcha encore. Le conservateur pouvait maintenant sentir son souffle sur sa nuque.

— Qui que vous soyez, je ne peux rien pour vous. Je ne sais rien.