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Plongée dans ses pensées, Karen ne l'écoutait plus. Elle lâcha soudain :

— C'est sûr, ils vont me tuer.

La remarque tétanisa Horwood.

— Pourquoi dites-vous une chose aussi horrible ?

— Soyez réaliste. En tant qu'agent, je suis une menace pour eux. Le simple fait de savoir que Wheelan est encore en vie me condamne. D'ailleurs pourquoi s'encombreraient-ils de moi ? Ils n'ont besoin que de vous. Je suis le pion, vous êtes le cavalier. Je ne vais pas faire long feu. Le manuel est clair, celui qui en sait le plus survit le plus longtemps. L'autre ne sert qu'à faire pression sur lui.

— Ils n'ont peut-être pas lu ce manuel-là…

— Rigolez, mais en attendant, ils appliquent la procédure à la lettre. Ils nous retirent nos effets, nous isolent, nous suppriment tout repère temporel et nous laissent mijoter.

— J'en viens presque à regretter les brutes qui travaillaient pour ce bon vieux Walczac. Mon sac de croquettes pour chat me manque aussi…

— Benjamin, ils vont sans doute se servir de moi pour vous contraindre. Vous ne devez pas leur céder. Quoi qu'ils me fassent, ne vous laissez pas manipuler.

— Nous n'en sommes pas là.

— Nous y serons vite. Vous verrez. Ils ne reculeront devant rien.

— Je n'aime pas vous entendre parler ainsi.

— Il le faut pourtant. Nous avons affaire à bien plus que des professionnels. Ceux qui me sont tombés dessus pendant que j'attendais dans la voiture étaient parfaitement rompus à ce genre d'opération. Des soldats, sans doute sortis du même moule que ceux qui avaient tenté de dérober la pyramide à Oxford. Ces gars sont entraînés et, plus grave encore, ils sont motivés. Ils sont prêts à tout pour assurer la victoire à leur camp. Des mercenaires ne se suicident pas comme l'a fait le captif d'Oxford. Ces types agissent pour une cause à laquelle ils croient. Ces ennemis-là sont les pires.

— Hier soir, lorsque le professeur m'a annoncé que vous étiez déjà prisonnière, j'ai voulu lui casser la figure. Je n'ai même pas eu le temps de poser la main sur lui que trois de ces types m'avaient déjà ceinturé.

— Vous avez voulu lui casser la figure ? C'est trop mignon.

— Foutez-vous de moi.

Karen observa soudain la pièce avec suspicion. À voix basse, elle glissa :

— Pourquoi nous ont-ils laissés ensemble ? Logiquement, nous devrions être séparés.

Ben allait lui répondre, mais elle l'en empêcha en lui posant un index sur les lèvres. Dans un de ces mouvements dont elle avait le secret, elle s'assit avec souplesse sur le rebord du lit. Elle glissa ensuite doucement sa main derrière la tête de l'historien pour l'attirer à elle. Ce geste presque tendre, pour ne pas dire intime, avait quelque chose d'incongru, surtout dans le contexte de leur captivité. En d'autres circonstances, il aurait pu être l'expression d'un lien amoureux. La confusion s'empara d'Horwood alors que Karen se penchait pour lui murmurer à l'oreille :

— Ils nous espionnent. Ils espèrent que nos conversations les renseigneront.

Bien que ces deux phrases soient assez simples, Ben n'en comprit même pas la moitié tant il était troublé. Sentir la joue de Karen effleurer la sienne, le contact de sa peau tandis que son souffle lui réchauffait le cou l'empêchait de réfléchir. Jamais leurs visages n'avaient été aussi proches. Ils se tenaient si près que leurs cheveux se mêlaient.

Ben s'écarta légèrement pour mieux revenir à lui. Karen crut qu'à son tour, il allait lui faire une confidence, mais il se contenta de lui déposer un baiser à la commissure des lèvres en soufflant :

— Il arrive que mon corps fasse ce qu'il veut même si mon cerveau est captivé.

En croisant le regard de la jeune femme, Benjamin comprit immédiatement qu'elle n'était au mieux pas réceptive, et au pire, choquée. Il recula et changea aussitôt de ton :

— Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m'a pris. Mon comportement est tout à fait inapproprié. Je vous prie de m'excuser. Je vais me contenter de continuer à faire des vannes. Sentez-vous libre de coller votre tête contre la mienne pour me murmurer ce que vous voudrez et je vous promets de garder une attitude parfaitement professionnelle.

La surprise passée, Karen lui offrit un sourire éclatant accompagné d'un clin d'œil.

— Vous n'avez pas le droit de jouer avec moi, protesta Ben, c'est cruel.

Elle lui désigna l'ouverture en haut du mur et s'approcha à nouveau tout près de lui.

— Prenez-moi dans vos bras, monsieur Horwood… et faites-moi la courte échelle pour que je monte voir ce que l'on peut repérer.

Puis, lui enserrant délicatement le visage de ses deux mains, elle ajouta :

— Il n'y a donc pas que les momies, les statues ou les chiens qui vous intéressent ?

Horwood s'efforça de contenir le cyclone qui le traversait. Il se crispa pour bloquer toute manifestation d'émotion et, se relevant en vacillant, se mit en position avec la grâce d'un artiste de cirque ivre mort.

Petit sourire en coin, Karen posa le pied au creux de ses mains jointes puis se hissa jusqu'à se jucher sur ses épaules. Elle se dressa sur la pointe des pieds pour mieux voir, le labourant au passage. Ben serra les dents de douleur, mais il n'était pas question qu'il se plaigne.

Lorsqu'elle redescendit, Benjamin avait mal mais s'en moquait. De façon assez peu responsable, il était bien plus heureux de faire l'acrobate avec Karen — à qui cette combinaison allait fichtrement bien — qu'inquiet des dangers encourus. Elle se colla presque à lui pour lui murmurer :

— Je n'ai pas vu grand-chose à part des rochers et des oiseaux marins. Par contre, la forme de la fenêtre et l'épaisseur des murs me font penser à un blockhaus.

Le bruit de l'ouverture des verrous de la porte ne leur laissa pas le temps de s'en dire davantage.

71

Au cœur d'un paysage escarpé et sauvage, l'étroit sentier montait en dominant la mer. Sous le soleil éclatant, l'étendue bleue se mouchetait d'innombrables pointes d'écume immaculée. Au gré du vent apaisé, les odeurs de tourbe se mêlaient aux parfums du large. Entre deux souffles de brise, Benjamin sentait les rayons solaires lui chauffer le visage. Devant lui, un homme ouvrait la marche.

— Savourez ce temps magnifique, monsieur Horwood. Le charme et la force de ce lieu unique tiennent aussi à sa météo : tantôt le paradis, tantôt l'enfer, plusieurs fois par jour. Jamais le temps de s'habituer. Toujours des raisons de s'abriter ou de s'exposer, de craindre ou de s'émerveiller. Ces terres vierges nous offrent sans cesse les deux émotions les plus extrêmes qui soient. C'est un environnement trop exigeant pour ceux qui n'aspirent qu'à une vie facile, mais un exceptionnel creuset pour ceux qui sont convaincus d'avoir quelque chose à faire de leur existence.

— Où me conduisez-vous ?

— Là où vous pourrez comprendre.

Benjamin suivait son guide en l'observant exactement sous le même angle que lors de leur brève entrevue à la vente aux enchères de Johannesburg. Trois quarts dos, offrant la même vision de ces cheveux tellement brillants et bien coiffés qu'il aurait pu s'agir d'une perruque. Cette fois, l'homme ne portait plus un costume d'excellente coupe, mais un épais pull de laine avec des empiècements de cuir aux coudes et un pantalon de velours côtelé qui lui dessinait la silhouette rustique d'un gentleman-farmer. Il fallait qu'il soit sacrément sûr de lui pour être seul et apparemment sans arme en compagnie de Benjamin, libre de ses mouvements. À défaut de l'attaquer, Horwood envisageait de s'échapper si le terrain devenait plus favorable.

La pente ascendante s'accentua, le tracé sinueux du chemin se faufilant entre reliefs granitiques et belles étendues de bruyère.