— L'offre est alléchante. Je me sens comme Pinocchio que l'on invite sur l'île des plaisirs pour mieux l'expédier à la mine.
— Vous vous trompez. Kord est sincère. Il n'a rien à cacher. Un manipulateur me laisserait-il libre de consulter la totalité de ses archives, y compris dans ce qu'elles révèlent de plus gênant pour sa famille, sans aucune restriction ?
— Nous sommes ses prisonniers, vous comme moi.
— C'est un homme traqué, qui subit l'héritage de son grand-père comme une malédiction. Si sa véritable identité venait à être connue, il serait condamné avant même d'avoir pu s'exprimer. Personne ne lui accorderait le bénéfice du doute.
— Ce n'est pas son grand-père qui a commis les meurtres et les vols qui lui permettent d'assouvir sa chasse au trésor. Bon sang, professeur, vous avez enquêté sur ces exactions avant moi ! Vous savez de quoi il est capable.
— Je comprends vos réticences. J'en ai eu également, mais je vous assure qu'il s'est toujours montré avec moi d'une parfaite franchise. S'il était aussi malhonnête que vous l'imaginez, il ne me laisserait pas non plus mener les recherches archéologiques en complète autonomie. Il n'est même pas au courant de tout ce que je sais. Il me laisse conduire tout cela à ma guise. Je venais d'arriver lorsqu'il a reçu les résultats des expertises des objets récupérés dans l'église de la Holy Trinity à York. Devant moi, il a demandé à ce qu'on me les remette, sans même les consulter.
— Il avait déjà ce qu'il convoitait : sa troisième pyramide au cristal.
— Sans doute, mais il y avait également des bibelots sacrés, dont des jetons gravés de symboles remontant à l'âge de bronze. Nous y avons aussi découvert ce qui ressemble à une météorite. Ces cailloux tombés du ciel devaient fasciner les anciens.
Ben revint vers sa chaise ; Wheelan l'y précéda.
— Nous sommes au cœur de l'histoire, Benjamin. Ne manquez pas ce rendez-vous. Cette table, par exemple…
Ben considéra le vaste plateau de bois posé sur quatre pieds trapus torsadés.
— … C'est sur elle qu'Hitler a conçu la plupart de ses plans de bataille lorsqu'il travaillait dans son quartier général de la Taverne du Loup. Les chaises proviennent du Berghof, sa résidence secondaire dans les Alpes. Le lustre aussi. Tous ces objets ont été récupérés au fil des années par le père de Kord.
Ben observa la surface de travail sombre, imaginant le Führer y étudiant ses cartes et donnant ses ordres. Hitler s'était probablement assis sur le siège contre lequel lui-même s'appuyait.
— Benjamin, ensemble, nous serons plus forts pour conseiller Kord et l'empêcher de commettre des erreurs. Vous aurez accès aux documents sources. Vous ne le regretterez pas. Ici sont gardées d'inestimables pièces. Les voir ne vous tente pas ? Ne voulez-vous pas les tenir entre vos mains ? Moi qui pensais être un spécialiste de l'alchimie, il me manquait quelques documents essentiels pour savoir de quoi je parlais ! Denker les possède. Parce que son grand-père les collectionnait déjà, et parce que lui-même a su en rassembler d'autres. Vous verrez, c'est extraordinaire.
Benjamin s'assit et se prit la tête entre les mains. Il se posait tellement de questions qu'il en oublia qui avait pu s'installer à cette même place auparavant. Il soupira.
— En d'autres circonstances, j'aurais été honoré de travailler avec vous, professeur. Vous le savez, ce que vous évoquez me passionne.
— Raison de plus ! Je ne vous ai pas choisi au hasard.
— Mais je n'arrive pas à oublier qui vous commandite. Ces recherches sont financées grâce au trésor de guerre des nazis. Et je me demande dans quel but.
— Vous avez questionné Kord, il vous a répondu sans jamais se dérober. Vous commencez à le connaître. Fiez-vous à votre instinct.
— Mon instinct me dicte d'être prudent. Denker a séduit plus d'une personne qui l'ont ensuite payé de leur vie sans qu'il en éprouve le moindre remords. J'ai peur que nous ne soyons que des instruments au service de son plan.
— Il ne parle pas de plan, mais de rêve…
— Comme son grand-père en son temps. Que fera-t-il de ce pouvoir ? Un simple individu peut-il assumer pareille puissance ? Pourrait-il garder sa raison s'il se retrouvait investi de ce savoir ?
— Prenez le temps de réfléchir, Benjamin. Je me doute que vous êtes bouleversé par ce que vous découvrez depuis quelques jours. Faites ce que votre conscience vous dicte. Mais n'oubliez pas de vous demander si vous avez choisi ce métier pour rédiger des notices descriptives destinées à être posées dans des vitrines à côté d'objets du passé témoignant de l'histoire que d'autres ont écrite, ou bien, fort des erreurs et des succès de nos pairs, pour jouer un vrai rôle face à l'avenir.
74
Des photos de famille encadrées aux murs. Des portraits, quelques événements privés, Noël, des anniversaires. Une succession d'images qui, d'une génération à l'autre, racontaient le temps qui passe. Après le noir et blanc, les couleurs, de plus en plus vives. Plus les vues étaient récentes, moins elles étaient formelles. Après les poses solennelles apparaissaient des instants pris sur le vif. Au fil des années, les visages impassibles des aînés immobiles laissaient place aux sourires des jeunes qui vivaient. Une saga ordinaire déroulait ses passages obligés, ses mémoires banales, au cœur d'une dynastie qui ne l'était pas. C'était parce que ces images ne se distinguaient pas de celles que l'on peut voir chez tout le monde qu'elles en devenaient effrayantes. Car même dans des situations universelles, il était impossible de regarder la famille Hitler comme les autres. Karen observait, hypnotisée et incrédule.
Adolf, Eva et leurs animaux de compagnie sur la terrasse ensoleillée du Berghof. Ils avaient l'air un peu raides, mais rien ne laissait deviner ce qu'ils étaient. Si l'on s'en tenait à cette photo, ils auraient pu être des voisins, peut-être même des amis. On les retrouvait assis sur l'herbe des collines de l'île, un bébé dans les bras. L'anniversaire du petit, deux bougies sur un gâteau. Plus loin, la famille levant son verre alors que le patriarche, vieilli, restait assis et regardait ailleurs. Il avait laissé repousser sa moustache. Aucune photo en uniforme. Pas l'ombre d'un emblème nazi en arrière-plan. Plus loin, le jeune Kord tenait sa petite sœur dans ses bras. La mère les couvait du regard et le père n'était pas là. Une famille.
En découvrant leur nouveau logement, Karen et Ben avaient eu la surprise de voir s'afficher le destin d'un clan. Comment imaginer que le vieillard qui souriait en prenant appui sur le bras de son fils bien plus grand que lui avait été un despote sanguinaire ? Était-il concevable d'envisager que ce papy en train d'applaudir les premiers pas maladroits de son petit-fils avait tenté d'éradiquer un peuple et d'envahir un continent ? Le mariage de Dietrich Wilhelm avec Nancy Denker à Londres. La mariée souriait. Seuls ses parents à elle étaient présents. Une des rares photos prises en dehors de l'île avec celles du Berghof. Plus loin, la jeune femme, entre son beau-père et son mari. Elle ne souriait plus. Sur le mur suivant, une image de Kord torse nu dans la mer, avec un sourire éclatant. Quelque chose du bonheur.
Après avoir parcouru cet album à travers le temps, Holt et Horwood se retrouvèrent devant une photo d'Hitler marchant au milieu des landes au sommet de l'île. Ses cheveux étaient entièrement blancs, sa silhouette voûtée. Il était accompagné d'une jeune femme blonde. C'était le cliché sur lequel il était le plus âgé. La photo était en couleur. Il portait une écharpe verte, un pantalon bleu foncé. On se demandait s'il tentait de sourire ou s'il souffrait. Presque émouvant.
— Je digère mal qu'il ait pu vieillir si paisiblement, commenta Karen.