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Ils se dirigèrent ensemble vers le vestiaire. Maryla prit son manteau. Soudain, Malko vit les traits de la gynécologue se durcir. Elle continua à enfiler son manteau, avec des gestes trop lents, trop appliqués. Malko suivit la direction de son regard. Un homme était planté devant la vitrine de la Wyniarna. Il disparut aussitôt de leur champ de vision. Maryla Nowicka se tourna vers Malko, les traits défaits.

— C’en était un, je l’ai reconnu !

Malko eut l’impression qu’on lui versait du plomb fondu dans l’estomac. S’être donné tant de mal pour rien ! Il ne comprenait pas…

— C’est peut-être une coïncidence ?

La gynécologue acheva de se boutonner.

— Peut-être, dit-elle, d’une voix qui disait le contraire. De toute façon, à après-demain. Je sors la première.

Malko retourna s’asseoir quelques instants, en proie à une anxiété abominable. Quand il sortit, Maryla avait disparu et le froid lui sembla encore plus vif. Un jeune homme mal habillé se retourna sur son pardessus élégant avec un regard d’envie.

Il partit vers la place Zamkowy, le seul endroit où il pourrait trouver un taxi. Sinon, c’était encore la retraite de Russie. Il faisait si froid qu’il lui semblait que ses oreilles allaient tomber en cours de route.

Essayant de se dire que le S.B. suivait peut-être systématiquement Maryla… Mais, dans ce cas, ils feraient la liaison avec son « évasion ». C’était le jeu du chat et de la souris. Il se retourna. Qui, parmi ces passants emmitouflés, était le suiveur ?

* * *

La Mercedes était là, un peu à l’écart des autres taxis garés devant le trottoir du Victoria. Malko, venu à pied, obliqua. En le voyant, le chauffeur baissa sa glace. Il souriait, mais ses yeux restaient sérieux.

— Vous n’avez pas eu de problèmes ? demanda Malko. L’autre accentua son sourire. Avec un rien de défi.

— Un peu, ils m’ont retrouvé.

— Alors ?

— Oh, ils m’ont menacé de me mettre à Rakowiecka… Je leur ai donné 20 dollars et ils m’ont laissé partir. Mais j’ai été obligé de leur dire où je vous avais déposé. Ce n’est pas grave ?

— Ce n’est pas grave, assura Malko. À bientôt.

— À bientôt, fit le Polonais sans enthousiasme excessif.

Un allié de moins.

Malko se hâta vers l’entrée de l’hôtel. Voilà comment le S.B. avait retrouvé sa trace. Ils avaient dû vérifier si des dissidents habitaient dans le périmètre où le taxi l’avait emmené… Du beau travail. Il était encore plus surveillé qu’il ne le pensait.

Une enveloppe attendait Malko dans sa case. Il l’ouvrit. C’était une invitation à un concert de piano pour la semaine suivante. Le signal que son chenal d’évasion était prêt. La C.I.A. mettait les bouchées doubles. Visiblement, le chef de station craignait pour sa sécurité, sinon, il n’aurait pas réagi en quelques heures.

Il prit l’ascenseur, perdu dans ses pensées. Il était en face d’un choix crucial. Dont sa vie était l’enjeu… S’il quittait Varsovie, l’enquête sur Roman Ziolek risquait de tomber à l’eau. Maintenant, il en savait trop pour s’arrêter. Il ne fallait pas que ces informations restent inexploitées… Arrivé dans sa chambre, le téléphone sonna :

La voix du n°3 de la C.I.A. à Varsovie :

— Mr. Linge ? Ici, l’attaché culturel de l’ambassade des États-Unis. Avez-vous reçu l’invitation au concert Chopin ?

— Je vous remercie, dit Malko d’une voix neutre. Malheureusement, je crains de ne pas avoir le temps de m’y rendre. J’ai beaucoup à faire.

La prison de Varsovie.

— Oh, c’est dommage ! fit la voix de l’Américain. Vous ne pouvez pas vous libérer ?

— J’essaierai, promit Malko. Mais il y a très peu de chance.

Aucune décision avant d’avoir vu le prêtre de l’église des Dominicains.

— Faites ce que vous pouvez, conseilla son interlocuteur.

Malko raccrocha. Maintenant, la C.I.A. savait qu’il avait décidé de rester. Sa conversation avait sûrement été écoutée, mais il y avait peu de chance que les Polonais aient compris…

Le tout était de savoir qui allait arriver le premier au but : le S.B. ou lui… Il n’avait pas raccroché depuis cinq minutes que le téléphone sonna de nouveau. Cette fois, c’était le standard de l’hôtel. En mauvais anglais, une voix de femme annonça :

— Mr. Linge ? Quelqu’un vous demande au bar.

— Qui ?

— Je ne sais pas, monsieur. On m’a seulement demandé de vous prévenir.

Elle avait raccroché. Perplexe, Malko remit sa veste et sortit de sa chambre.

Le bar du rez-de-chaussée ressemblait à un aquarium avec des murs verdâtres tapissés de petits boxes séparés les uns des autres par de hautes cloisons. Malko avisa un maître d’hôtel en spencer blanc.

— Je suis Mr. Linge. On me demande ?

— Yes, sir, dit le Polonais. Par ici.

Il lui désigna un box, au fond à gauche. Malko s’approcha et se heurta au sourire contrôlé et plein de charme d’Anne-Liese, sa « conquête » de l’Opéra. Assise très droite, le chignon impeccable, la fabuleuse poitrine moulée par un haut imprimé, semblant cousu sur elle.

L’image d’une sagesse démentie par la provocation muette du physique. Les seins pointaient vers Malko comme un reproche vivant.

— Bonjour, dit la Polonaise. Asseyez-vous.

Sa voix était aussi contrôlée que son sourire. Malko l’inspecta, des jambes croisées avec d’étonnants escarpins rouges aux yeux bleus à l’expression impénétrable.

— C’est une surprise, dit-il en prenant place à côté d’elle.

— J’espère que c’est une bonne surprise, dit suavement Anne-Liese. Je vous ai aperçu tout à l’heure dans le hall, mais vous ne m’avez pas vue. Comme je n’avais rien à faire, j’ai demandé le numéro de votre chambre à la réception…

— Je suis ravi de vous revoir, fit Malko avec toute la chaleur dont il était capable.

Sachant ce qu’il savait d’Anne-Liese, c’était aussi réjouissant que de se retrouver enfermé avec une poignée de cobras. Mais des cobras parfumés et exceptionnellement attirants. Il commanda une Wyrobowa et un Martini Bianco au spencer blanc et son regard se posa sur l’incroyable poitrine. Anne-Liese dut le sentir car elle se redressa encore de quelques millimètres et dit d’un ton détaché :

— Ce n’est pas gentil de m’avoir laissée tomber l’autre soir à l’Opéra. Vous aviez un autre rendez-vous ? Je vous ai attendu.

Malko prit sa main et la baisa. Autant jouer le jeu. Le S.B. attaquait de tous les côtés à la fois.

— Je suis désolé, dit-il, j’avais en effet un autre rendez-vous, mais j’aurais dû rester avec vous. Cela aurait été sûrement plus agréable.

— Eh bien, il faut vous racheter, dit-elle fermement, très sûre d’elle. Vous n’avez plus qu’à m’inviter à dîner. J’adore le caviar.

— J’ai des amis à l’ambassade américaine, dit Malko. Je sais qu’ils disposent de magasins spéciaux. J’irai les voir demain matin.

Excellente occasion de rendre compte. Anne-Liese eut un sourire désarmant.

— Oh, mais nous avons aussi du caviar, à Varsovie, du russe. Il est un peu plus salé, mais pas mauvais. Je vous emmènerai demain, si vous voulez. Pour ce soir, je connais un restaurant pas trop mauvais, sur le Rynek…

— Et pourquoi pas ici, à l’hôtel ? suggéra Malko. Il fait si froid dehors.

Anne-Liese n’hésita que quelques secondes.

— Si vous voulez. Commandez-moi un autre Martini Bianco. J’aime bien boire avant le dîner.

L’escarpin rouge se balançait doucement, comme un appel muet. Anne-Liese tourna la tête vers Malko et demanda d’une voix douce :