— Que voulez-vous ? demanda Jerzy.
— J’ai des choses importantes à vous dire, annonça Malko. Il faut que vous m’écoutiez.
Wanda Michnik serrait son verre, les phalanges blanches. Il y avait beaucoup moins de bruit dans cette salle minuscule que dans les deux premières salles.
— Encore des ragots, fit Jerzy avec mépris. Les yeux dorés de Malko le firent taire.
— Pas des ragots, dit-il. Je sais que vous tenez une réunion dans quelques jours. Avec Roman Ziolek. Croirez-vous ce que je vous ai appris si Halina Rodowisz vient elle-même le dire à Ziolek ? En votre présence ?
Cette fois, l’incrédulité balaya tous les autres sentiments sur les visages de ses interlocuteurs.
— Pourquoi ferait-elle cela ? demanda Jerzy. Si ce que vous dites est vrai, elle sera arrêtée, ou assassinée.
— Vous le lui demanderez, dit Malko. Je pense qu’elle veut que la vérité éclate.
— La vérité… fit pensivement Jerzy. Malko le sentait pourtant ébranlé. Il ajouta :
— Vous ne m’avez pas répondu. Vous y croirez ? Jerzy secoua la tête.
— Je ne peux pas répondre pour mes camarades…
— Et vous ? Il hésita.
— Oui, je pense que… Oui. Si elle vient vraiment. Et si Roman Ziolek ne la confond pas. Mais…
— Très bien, dit Malko. Donnons-nous rendez-vous pour mardi. Ici, à Varsovie. Je voudrais régler un problème avec vous avant de partir à cette réunion.
Jerzy se raidit :
— Quel problème ?
— Pour Roman Ziolek, c’est vrai ? Vous en êtes certain ? coupa avidement Wanda.
Malko la sentait suspendue à ses lèvres. Il avait presque honte de détruire leurs espoirs.
— Oui, dit-il, c’est vrai.
Ils ressemblaient tous à des gens à qui on apprend qu’ils ont le cancer.
— Connaissez-vous l’existence d’un fichier des dissidents ?
— Bien sûr, répondit Wanda.
— Où se trouve-t-il ?
La jeune femme ouvrit la bouche et la referma. De nouveau, Malko sentit la méfiance.
— Je ne vous demande pas à quel endroit il est, corrigea-t-il, mais qui y a accès et le garde. Est-ce que c’est Roman Ziolek ?
C’est Jerzy qui répondit :
— Non. Il ne connaît même pas tous les noms. Il est caché dans un endroit secret.
— Si Roman Ziolek le demandait, vous lui donneriez ce fichier ?
Jerzy échangea un regard avec Wanda.
— Oui.
— Il faudra le détruire, dit Malko. Dès que vous serez convaincus. Il en va de la sécurité de tous ceux qui se trouvent dedans. Si ce n’est pas trop tard.
— Nous ne détruirons rien avant d’être totalement sûrs de ce que vous avancez, dit sèchement Jerzy.
— Parfait, dit Malko. Mais, si je prends le risque de vous amener ce témoin, je veux que toutes les mesures soient prises avant notre départ pour sa destruction. Ensuite, il risque d’être trop tard… Où se passe exactement votre réunion ?
— Dans une propriété qui appartient au Znak, dit Jerzy de mauvaise grâce.
— Elle sera surveillée ?
Le jeune Polonais eut un sourire amer :
— Sûrement. Les gens de la Milicja viennent toujours nous photographier. Comme s’ils ne nous connaissaient pas. Quelquefois même, ils nous arrêtent.
Malko poursuivait son idée :
— Au cas où tout se passerait bien, demanda-t-il, certains d’entre vous seraient-ils prêts à quitter la Pologne ?
Jerzy le regarda, d’abord ébahi, puis ironique.
— Quitter la Pologne, mais comment ? Nous n’aurons jamais de passeports.
— Ce ne sera pas nécessaire, dit Malko, si mon plan se réalise. Pensez-y d’ici là. Il faudra faire très vite. Et n’en parlez à personne. Alors, où nous retrouvons-nous mardi ?
Jerzy consulta Wanda du regard, avant de répondre :
— Ici, à cinq heures.
— Très bien, dit Malko, nous y serons. D’ici là, soyez prudents. Et pensez au fichier.
Il se leva, les salua d’un signe de tête et sortit de la salle sans se retourner. Ayant presque oublié sa fatigue. Il y avait maintenant une petite chance pour que Julius Zydowski et Maryla Nowicka ne soient pas morts pour rien. Mais il allait falloir survivre trois interminables jours sans tomber dans les griffes du S.B. En pensant à ce qu’il devait mettre au point au nez et à la barbe des services polonais, il en avait le vertige. Tant d’impondérables pouvaient faire échouer son plan qu’il préférait ne pas y penser. Son seul vrai problème était Anne-Liese. Il était certain que s’il commençait à la fuir, le S.B. l’arrêterait. Mais, s’il s’entêtait à la voir, il risquerait de tomber dans le piège qu’on lui tendait. De disparaître purement et simplement comme beaucoup d’agents avant lui. Le S.B. n’aimait pas les vagues. Comme toutes les barbouzes du monde.
Quoi de mieux qu’un homme qui va à un rendez-vous galant et qu’on ne revoit pas ?
Fouetté par le vent glacial, il rasa les murs des charmants petits immeubles aux couleurs pastel, noyés dans une brume assez sinistre. Pas un chat. Ses pas résonnaient sur les pavés de la vieille ville comme s’il était le seul être vivant à Varsovie. Les numéros des maisons de la rue Pietarska, éclairés la nuit, faisaient des taches de lumière sur les façades sombres.
Malko pressa le pas. Vingt minutes de marche jusqu’au Victoria. À cette heure tardive, pas une chance sur un millier d’avoir un taxi. Tout en glissant sur le verglas, il récapitula mentalement les obstacles qui le séparaient de la réussite :
Il fallait que Halina vienne au rendez-vous.
Que Jerzy accepte de détruire leur fichier.
Que Halina ne se laisse pas démonter par Roman Ziolek.
Que la Milicja ne les arrête pas.
Que le plan qu’il mettait au point lui permette de quitter la Pologne.
Un bookmaker sérieux ne l’aurait pas pris à cent contre un.
Chapitre XVIII
— Tu veux danser ?
Les musiciens en costume folklorique venaient d’entourer la table et tentaient d’entraîner Malko sur la petite piste, au milieu du restaurant. Il résista farouchement.
— Non !
Il n’aurait plus manqué que cela !
Le restaurant Ulubiona, déguisé en auberge rustique polonaise – y compris le personnel – était bourré. Le dimanche, il n’y avait pas beaucoup de distractions à Varsovie… Dégoûtés, les musiciens attaquèrent une autre table. Anne-Liese eut un de ses rires contrôlés :
— Tu es très timide !
Ses cheveux blonds tressés harmonieusement, les deux grands traits noirs sous les yeux, Anne-Liese devait faire phantasmer à mort tous les clients avec un de ses éternels hauts extraordinairement ajusté sur son imposante poitrine. Il comptait un peu moins de boutons, mais, le tissu étant plus léger, Malko distinguait nettement le contour des pointes à travers. Ils achevaient de déjeuner.
— Pas toujours, dit Malko.
Les yeux fixés sur les deux seins qui avançaient au-dessus de la table.
Anne-Liese eut un sourire entendu.
— À propos, tu as été chercher du caviar, hier ?
— Oui, dit Malko.
Le sourire s’accentua :
— Alors tu as vu une très jolie femme, non ?
Malko eut l’impression qu’on lui versait un baquet d’huile bouillante dans l’estomac. Anne-Liese le fixait avec ses grands yeux bleus innocents.
— Quelle jolie femme ?
La Polonaise se pencha par-dessus la table et posa sa main sur la sienne.
— Une de mes amies qui achète souvent du caviar à cet endroit m’a dit qu’il était tenu par une femme très belle, une brune. Elle y était hier et elle t’a vu. Il paraît que vous flirtiez…