— Je ne vois là rien qui puisse étouffer M. le Surintendant. Il connaît depuis longtemps l’avidité du Cardinal et ce n’est pas une nouveauté pour lui.
— Certes, mais la nouveauté c’est qu’à peine en présence de Son Éminence, il voit M. Colbert sortir de quelque trou, un mémoire à la main… Ses humeurs s’en trouvent contrariées au possible ! Il serait temps, je crois, que le Seigneur mette quelque hâte à rappeler à lui le Cardinal : ce Colbert l’envahit de plus en plus…
— Vous fondez vos espoirs dans l’arrivée aux affaires de notre jeune roi ?
— Bien entendu. Il est jeune, justement, il adore sa mère qui est fort amie de mon frère et celui-ci sait être si séduisant ! Il sera Premier ministre !
Perceval admira la belle assurance de l’abbé Basile sans la partager. Il éprouvait pour Nicolas Fouquet estime et affection, mais craignait que ses brillantes qualités ne fussent autant de défauts aux yeux du sombre Colbert et que leurs luttes à venir ne restituent celle du pot de terre contre le pot de fer. En attendant, il n’était pas mécontent d’avoir rencontré Basile : l’abbé était l’homme qu’il lui fallait pour mener une enquête qui eût surchargé inutilement la tâche du Surintendant.
Le lendemain, à l’heure prévue, M. de Saint-Rémy se présentait à l’hôtel de Fontsomme. En suivant à travers les salons le valet de pied en livrée vert, noir et argent, ses yeux allaient de droite à gauche comme s’il essayait d’évaluer les richesses de cette noble et riche demeure avec une expression qui, certainement, n’aurait pas plu à ses habitants s’ils avaient pu la surprendre. On alla ainsi jusqu’à la « librairie » où le défunt maréchal avait accumulé un certain nombre de raretés littéraires qui faisaient la joie de Perceval. Celui-ci examinait d’ailleurs un document tiré du chartrier au moment où le visiteur fut introduit dans la pièce. Dès le seuil, celui-ci salua en homme qui sait son monde et accepta le siège que Sylvie lui désigna après avoir décliné les noms et qualités de son parrain.
Au second examen, Saint-Rémy ne lui plaisait pas beaucoup plus que la première fois en dépit d’une certaine grâce, d’un certain magnétisme qui ne lui échappaient pas. Elle n’en fut pas moins courtoise :
— Eh bien, monsieur, qu’avez-vous de si important à me dire pour m’avoir suivie jusqu’aux portes du Louvre ?
Le gentilhomme des Îles eut l’air embarrassé. Il prit un temps pour répondre mais, finalement, offrit un sourire qui découvrit d’assez belles dents et se décida :
— Il s’agit d’une vieille histoire, madame la duchesse, et que vous jugerez peut-être banale mais qui revêt pour moi une extrême importance parce qu’il dépend de vous qu’elle ait une fin heureuse ou non, selon l’esprit dans lequel vous la recevrez. En un mot, j’ai l’honneur d’être votre beau-frère…
La surprise était de taille. D’instinct, Sylvie tourna les yeux vers Raguenel, dont le geste de dérouler un parchemin se figea un bref instant, mais le regard qu’elle ramena sur son visiteur était paisible :
— Vous devez faire erreur, monsieur, dit-elle froidement, ou peut-être êtes-vous victime d’une approximation de nom mais je n’ai jamais appris que feu mon époux eût un frère…
— Et même un frère aîné. Je me hâte d’ajouter cependant qu’il l’a toujours ignoré. Je vous l’ai dit, il s’agit d’une vieille histoire, de celles un peu trop fréquentes d’amours de jeunesse qui tournent mal… mais laissent des fruits.
Perceval estima qu’il était temps pour lui de se mêler à la conversation :
— Si je comprends bien, monsieur, vous êtes un bâtard ?
L’autre poussa un soupir à faire tomber les murs :
— On peut voir la chose de cette façon, mais je ne devrais pas l’être. Lorsque le défunt maréchal était encore en puissance de père et portait le nom de marquis d’Autancourt que son fils a porté ensuite, il était fort épris de ma mère qui était très belle mais de petite noblesse boulonnaise. Elle s’est trouvée enceinte et, comme jadis le roi Henri IV envers Mlle d’Entragues, il lui a signé avant de partir pour la guerre une promesse de mariage si l’enfant qu’elle portait était un fils. Malheureusement, le père de ma mère, que je ne saurais en aucune façon appeler mon grand-père, s’est aperçu de l’état de sa fille et c’était un homme d’une grande sévérité. Il l’a jetée dans un couvent jusqu’à ce qu’elle eût accouché de l’enfant, quel qu’il soit, que l’on ferait alors disparaître, après quoi elle épouserait l’homme riche qu’on lui destinait. Ma mère n’a pu supporter ce destin : elle a réussi à s’enfuir du couvent avec l’aide d’un garçon qui l’aimait et qui voulait aller au pays d’Amérique. Je suis né sur le bateau. Par la suite, ils ont rejoint M. Belain d’Esnambuc à l’île Saint-Christophe et, bien sûr, ils se sont mariés… mais ma mère a toujours gardé la promesse de mariage qui aurait dû faire de moi un duc de Fontsomme… et le maître de tout ceci…
C’était dit sans colère et même avec une douceur que Sylvie jugea beaucoup plus déplaisante qu’un éclat. Perceval n’aima pas davantage :
— Comme vous le dites, monsieur, votre histoire est intéressante… encore que banale, et je ne vois pas bien ce que vous attendez de nous. Vous n’imaginez pas, je pense, attaquer le mariage du défunt maréchal de Fontsomme avec Mlle de Nesles, ni celui de feu le duc Jean avec Mlle de Valaines ici présente…
— Nullement, nullement mais… c’est chose grave qu’une promesse de mariage dûment signée et elle pourrait être prise en considération par le Parlement au cas où Mme la duchesse n’aurait pas d’héritier mâle.
— On voit bien que vous venez de loin, monsieur, coupa Sylvie. J’ai un fils…
— Posthume ! Vous voyez que je suis mieux au fait que vous ne le croyez, madame. Or, son père ayant quitté ce monde avant sa naissance a, de ce fait, été fort empêché de le reconnaître… Il n’est donc duc de Fontsomme que parce que vous êtes sa mère…
Sylvie se sentit pâlir mais Perceval estimait en avoir assez entendu. Sans bouger de la place qu’il était venu occuper près du fauteuil de sa filleule, il désigna la porte :
— Sortez ! Je ne sais pas ce que vous espériez en venant nous raconter vos sornettes, mais j’estime que nous avons perdu assez de temps ! Allons, dehors !
En même temps, il prenait une sonnette placée sur une table pour faire revenir le laquais lorsque Sylvie l’arrêta du geste : elle était un peu étonnée de voir Perceval, toujours si maître de lui, perdre soudain tout son calme.
— Un instant ! Je désire en savoir un peu plus sur ce personnage. D’abord, je dirai qu’il est facile de se dire possesseur d’un document, encore faut-il pouvoir le produire…
— S’il n’y a que cela, je peux vous le montrer… tout au moins sa copie fidèle car on ne saurait emporter partout, sur soi, quelque chose d’aussi important. J’ai tout reproduit avec fidélité, jusqu’au dessin du sceau qui est de cire verte.
Sylvie jeta un coup d’œil sur le fac-similé puis le passa à Perceval.
— Une copie fidèle, hein ? grogna celui-ci. Qui nous dit que ce n’est pas là tout ce que vous possédez ?
— Le simple fait que vous pouvez la garder afin de vous en imprégner suffisamment pour comprendre que ce n’est pas une plaisanterie. Vous verrez l’original lorsqu’il sera aux mains d’un juge. J’espérais ne pas être contraint à en venir là…
— Justement, reprit Sylvie, qu’espériez-vous en vous approchant de cette maison ? Que j’allais vous dire : nous sommes navrés de l’occuper à votre place, monsieur le duc, et nous allons faire en sorte que tout soit remis en ordre pour votre plus grande satisfaction ? Et cela en dépit du fait que j’ai été mariée au Palais-Royal, en présence du Roi, de la Reine et du cardinal Mazarin…